Alfio
Agostini
(BALLET2000
n°194 – Août 2008)

Cuba,
au rendez-vous du festival
À
cause de la situation économique, le 21ème
Festival International de Ballet de La Havane, en
novembre dernier, a été moins riche
que d’habitude en invités étrangers,
mais il a offert une synthèse de l’activité
du Ballet National de Cuba et a déclenché
des observations et des discussions chez ceux qui
tiennent à coeur le sort de cette grande
compagnie, dirigée comme toujours par Alicia
Alonso
Les lecteurs qui
nous suivent depuis longtemps savent que Ballet2000,
et moi tout particulièrement, nous avons
toujours eu un faible pour le Ballet de Cuba, pour
son école, pour ses festivals et pour sa
"diva" et directrice Alicia Alonso. Au-delà
des goûts personnels et de l’affection spéciale
que le caractère très singulier du
ballet cubain suscite en moi et chez bien d’autres
dans le monde entier, j’ai toujours considéré
comme un vrai miracle – dans un monde où
un "libéralisme" économique
rapace et sordide, néglige les biens communs
comme l’art et la culture – qu’une compagnie et
une école de ballet d’une telle qualité
aient vu le jour presque ex-nihilo dans une
île caraïbe lointaine, troublée
par des problèmes économiques, politiques
et même militaires. (Il ne faut pas oublier
que depuis cinquante ans, depuis la révolution
conduite par Fidel Castro qui y a établi
un régime qui perdure toujours, Cuba est
dans un état de défense permanente
et sous l’étreinte des sanctions économiques,
surtout après la désagrégation
de l’Union Soviétique, son ancienne protectrice).
Cependant, là-bas
l’état a fait confiance à sa plus
grande artiste, Alicia Alonso, et lui a donné
la possibilité de former une compagnie et
une école qui ne sont pas seulement une institution
essentielle de Cuba, aimée comme elle l’est
par un peuple passionné, mais elle a disséminé
ses artistes dans les théâtres du monde
entier, seconde seulement aux Russes, et plus que
les Français et les Italiens (sans parler
des Anglais, lesquels, en dépit de leurs
prétentions, comptent très peu dans
le monde du ballet et doivent compter, même
chez eux, dans leurs compagnies royales nationales
et imperiales, sur des artistes principaux qui sont
quasiment tous étrangers).
Le Festival International
de Ballet de La Havane est un autre prodige, vu
les conditions du pays. Il se déroule tous
les deux ans dans la capitale cubaine, enthousiasme
le public du lieu et attire des observateurs du
monde entier.
Les artistes, les
compagnies et les chorégraphes invités
sont toujours nombreux, souvent intéressants
et nouveaux pour les Européens (notre compagne
en "cubanophilie", Elisa Guzzo V., nous
en parle dans ces pages). Mais, en vérité,
l’intérêt principal du festival réside
dans les propositions du Ballet National de Cuba,
qui se produit avec son large répertoire
classique ainsi qu’avec de nouvelles productions.
Le question fondamentale du débat est, donc,
depuis toujours mais aujourd’hui plus que jamais:
quel est l’état de santé du ballet
cubain?
Les plus critiques
(pour ne pas dire ses ennemis, même au niveau
politique) trouvent que la qualité de la
compagnie est en baisse; que les danseurs les meilleurs
sont obligés de s’échapper à
l’étranger; que le répertoire est
négligé en ce qui concerne les classiques
et insignifiant quant aux créations; qu’Alicia
Alonso, à cause de son âge et de sa
santé (on sait qu’elle est pratiquement aveugle),
n’est plus en mesure de diriger la compagnie.
Or, après
avoir beaucoup vu et connu le Ballet de Cuba, et
après ce dernier festival qui nous a montré
ses conditions actuelles, je crois avoir une opinion
assez claire sur ces points critiques.
Il est sans doute
vrai que la compagnie n’a pas aujourd’hui les personnalités
dont elle pouvait être fière il y a
trente ans (ce qui, toutefois, pourrait se dire
de maintes compagnies de ballet dans le monde entier).
Elle perd en effet sans cesse ses meilleurs danseurs,
qui cherchent à l’étranger non pas
la "liberté" (c’est une petite
hypocrisie, excusable, pour trouver plus aisément
un accueil, surtout aux États-Unis) mais
plus d’argent, de succès et d’indépendance
personnelle. Lorna et Lorena Feijóo, José
Manuel Carreño, Carlos Acosta (tous émigrés
légalement, d’ailleurs) et pas beaucoup d’autres
y sont parvenus, mais pour bien d’autres ce fut
un mirage. Un échec douloureux, pour lui
et pour ses nombreux admirateurs dans le monde du
ballet, que celui de Rolando Sarabia: un danseur
merveilleux, peut-être – si on veut bien m’excuser
l’hyperbole – le danseur classique le plus doué
au monde, qui a "déserté"
Cuba il y a trois ans et qui aujourd’hui a tout
simplement disparu de la scène internationale.
Et d’autres comme lui.
Ce qui "reste"
au Ballet de Cuba, c’est moins que ce qui pourrait
y être, mais ce n’est pas rien. Viengsay Valdés,
la protagoniste de ce festival, n’aura pas la perfection
de pieds que l’on prétend aujourd’hui, mais
elle possède un talent de la scène
d’une vivacité irrésistible et une
technique virtuose époustouflante, dans les
équilibres et dans les tours nombreux. Son
"Cygne Noir" dans Le Lac (que nous
avons vu ici dans une production "populaire"
sur la place de la Cathedrale de La Havane) a peu
de comparaisons au monde. L’autre étoile
du moment est Annette Delgado, plus à son
aise dans Giselle (considéré
comme "le classique" cubain, dans la version
d’Alicia Alonso, que nous avons revue dans le sompteux
Gran Teatro). Côté garçons,
Yoel Carreño est un jeune danseur considéré
comme une figure de proue dans les rôles "nobles"
et, en même temps, virtuose brillant comme
tous les Cubains le sont; il en est de même
de Romel Frómeta, encore plus jeune, avec
plus de force et moins de grâce.
Quant à l’ensemble
de la compagnie et aux soins qu’on prend du répertoire,
je m’en remet à l’opinion de mon bon ami
Frank Andersen, ex directeur du Ballet Royal Danois
et grand expert du ballet classique-romantique,
qui lors de ce festival a remonté le troisième
acte de Napoli de Bournonville pour un joli
groupe de jeunes danseurs cubains, avec des résultats
qui l’ont enthousiasmé lui même ainsi
que le public; et en tant que spectateur, après
une représentation de Giselle, il
m’a dit, en toute sincerité, qu’à
son avis aucune compagnie aujourd’hui ne danse aussi
bien ce ballet.
Dernier point critique,
la succession d’Alicia Alonso (que nous avons trouvée
présente, lucide et pleine d’autorité,
comme toujours, à la tête de sa compagnie).
Il y a deux ans, dans un reportage exceptionnel
et controversé du New York Times sur
le Ballet de Cuba, quand on lui demanda si on pensait
à un prochain directeur, Alicia répondit
avec fermeté que la question ne se posait
pas, le Ballet de Cuba ayant déjà
son directeur. Or, hormis la possessivité
bien compréhensible de cette grande personnalité
à l’égard de sa créature, il
ne s’agit pas ici d’un simple changement générationnel.
Si le candidat successeur
se trouve parmi les membres qualifiés de
la compagnie, les professeurs ou les chorégraphes
actuels (en effet un étranger serait impensable)
et s’ils ne voient pas – bien qu’ils aient le don
de la vue – les défauts et les manques de
goût, facilement réglables, qui affligent
les productions cubaines, alors leur direction serait
un désastre bien pire que le statu quo.
Sans la personnalité
unique, le prestige et la détermination d’Alicia
Alonso, le Ballet National de Cuba risque de devenir
une compagnie quelconque, victime des sottises de
quelques anciennes ballerines ou professeurs ou
livrée à l’aventurisme d’un danseur
occasionnellement fameux, sans culture ni compétence
(artistique et pas seulement technique) ni encore
expérience nécessaires. Je manque
peut-être d’audace, mais cela me semble un
risque à courir le plus tard possible, en
attendant qu’apparaisse quelqu’un en mesure de faire
à nouveau de la compagnie cubaine ce qu’elle
est devenue sous la houlette d’Alicia Alonso.
Alfio
Agostini
(BALLET2000
n°198 – Février 2008)

Le
retour de "Coppélia"
Créée
à l’Opéra de Paris par Arthur Saint-Léon
en 1870, sur la belle partition de Léo Delibes,
"Coppélia" constitue un "cas"
parmi les classiques du ballet. Très aimée
par le public mais en même temps négligée
par les directions des compagnies, en dépit
d’une tradition franco-russe qui lui a permis d’arriver
jusqu’à nos jours dans toute sa beauté.
Elle est revenue maintenant sous les feux de la
rampe avec deux nouvelles productions, à
La Scala de Milan et au Théâtre Bolchoï
de Moscou, dont nous rendent compte ici Elisa Guzzo
Vaccarino et Marc Haegeman, alors que Roger Salas,
"coppéliologue" pur et dur, retrace
pour nous la fortune de ce ballet du Romantisme
tardif
De
nouvelles productions de Coppélia sont
nées récemment dans plusieurs parties
du monde, les dernières d’entre d’elles à
Moscou et à Milan. Mais quelle raison mystérieuse
peut avoir à nouveau éveillé
l’intérêt pour ce ballet du Romantisme
tardif, considéré souvent comme une
œuvre mineure? Coppélia, qui bénéficie
de l’une des plus belles partitions de ballet de
tous les temps composée par Léo Delibes,
a démontré comment l’essence et les
particularités d’une œuvre, dans sa conception
classique, peuvent continuer à vivre et peuvent
transcender leur temps pour être représentées
encore de nos jours avec une solide garantie de
succès.
Tout
comme Giselle est une grande tragédie,
Coppélia est une grande comédie.
Et il est probable que le public d’aujourd’hui préfère
la comédie à la tragédie. Même
si Coppélia garde un parfum psychologique
curieux et complexe. En effet, le conte d’Ernst
Theodor Amadeus Hoffmann (Der Sandmann, "L´Homme
au sable") qui inspira le livret de Charles-Louis-Étienne
Nuitter en 1870, pour la création du ballet
par le chorégraphe Arthur Saint-Léon,
suscita l’intérêt de Sigmund Freud,
qui lui consacra une digression dans son essai sur
l’"inquiétante étrangeté"
(Das Unheimliche, 1919).
Tout
le monde aime Coppélia, autant les
"balletomanes scientifiques" que les "balletomanes
fanatiques". Et il est également vrai
que les protagonistes, Swanilda et Franz, ressemblent
beaucoup plus à Lise et à Colas de
La Fille mal gardée qu’aux
héros et aux héroïnes du Romantisme.
Ce sont des amoureux jeunes et joyeux, aux prises
avec des actions concrètes et non pas des
victimes de rêves magiques ou de cauchemars
tragiques.
D’autre
part, la genèse de la matière proprement
chorégraphique de Coppélia est
connue et claire; nous savons d’où elle vient
et comment elle est arrivée jusqu’à
nous: ce qui rend dépourvu de sens le travail
de certains chorégraphes qui veulent l’ignorer
à tout prix et qui prétendent améliorer
la tradition franco-russe qui au cours des années
a pu accumuler et nous transmettre une matière
chorégraphique merveilleuse.
Parmi
les autres mérites, Coppélia
fut notamment le premier ballet à introduire
d’une manière organique et avec une certaine
authenticité des mazurkas et des czardas
stylisées, ce qui auparavant n’était
réservé qu’aux danses espagnoles de
l’Escuela Bolera. Mais même au second acte
de Coppélia, on trouve un boléro
espagnol bref mais délicieux et intense.
Et
Coppélia est le creuset de grandes
Swanildas, d’Anna Pavlova à Alicia Alonso
(sans aucun doute son meilleur rôle) en passant
par Alexandra Danilova, Natalia Makarova, Antoinette
Sibley ou Carla Fracci (magnifique et pétillante,
elle débuta avec Erik Bruhn dans la version
d’Enrique Martínez pour l’American Ballet
Theatre en 1968).
On
dit que sur Coppélia pèse une
malédiction: le chorégraphe Arthur
Saint-Léon mourut d’un infarctus peu après
la création; la première Swanilda,
Giuseppina Bozzacchi, mourut de la petite vérole
pendant la guerre franco-prussienne trois mois après
la première du ballet, tout comme d’autres
qui contribuèrent à la création.
Et ne serait-ce pas là un paradoxe? Coppélia
n’est-elle pas synonyme de blagues joyeuses se clôturant
par un final heureux? Et ainsi George Balanchine
s’en souvenait-il, lorsqu’enfant puis jeune homme,
il dansait la mazurka au Théâtre Mariinsky
de Saint-Pétersbourg. Quand en 1974 (autre
année où naquirent de nombreuses "Coppélias"
dans le monde entier), Balanchine dut programmer
un ballet durant toute une soirée pour le
New York City Ballet, il n’hésita pas à
régler Coppélia, en faisant
appel à Alexandra Danilova.
Les
Coppélia que nous voyons aujourd’hui
sont les "nièces" des versions
du passé. Il suffit de dire que lorsque Cynthia
Gregory et Ted Kivitt allèrent à La
Havane en 1974 précisément pour danser
Coppélia avec en tête la version
de Martínez apprise à l’ABT, ils se
trouvèrent à danser celle d’Alicia
Alonso laquelle coïncidait à 80 % avec
celle de Martínez. Rien de plus logique.
Elles appartenaient au même "arbre chorégraphique".
Rudolf
Noureev (qui dansa la version de Bruhn) dit: "Coppélia
pourrait peut-être nous sembler enfantine
mais jamais stupide". Et on retrouve là
un autre intérêt actuel de ce ballet:
son histoire n’est pas arbitraire, bien que les
automates soient passés de mode en tant que
jouets pour les enfants, remplacés par la
console Nintendo et autres gadgets électroniques.
D’autre part, Coppélia n’a jamais
disparu du répertoire, tout comme d’autres
ballets historiques. Et en effet nous connaissons
des Coppélia modernes tout à
fait respectables, comme celle de Roland Petit ou
celle de Maguy Marin, qui démultiplie la
poupée (ou encore celle de Michel Descombey,
où, au final, l’héroïne et son
bien aimé Franz s’envolent en montgolfière).
En
partie pour sa partition splendide, en partie pour
la simplicité et le côté poétique
de son histoire, Coppélia n’est pas
près de nous quitter.
Roger
Salas
(BALLET2000
n°200 – Mai 2009)

Ballet
National de Chine
La
danse des pivoines…
Le
Pavillon des pivoines – chor. Fei Bo, mus. Guo
Wenjing
Hong
Kong, Cultural Centre
Le
Ballet National de Chine a ouvert cette année
le Hong Kong Arts Festival avec un nouveau ballet
durant toute une soirée, Le Pavillon des
pivoines, qui avait débuté à
Pékin en mai de l’an dernier. Fei Bo, un
jeune chorégraphe chinois de talent, a ainsi
transposé ce fameux drame chinois du XVIe
siècle dans un ballet en deux parties et
un prologue, d’une durée de deux heures.
C’est
l’histoire d’une jeune fille issue d’une riche famille,
Du Liniang, amoureuse du beau Liu Mengmei, qui lui
apparaît dans ses rêves. Après
sa mort, Du est amenée en enfer, mais son
amour émeut le juge des enfers qui la reconduit
dans le monde des mortels pour qu’elle puisse épouser
son Liu.
Comme
nouveauté, Fei Bo a ajouté deux personnages
féminins qui seraient les doubles de Du –
une déesse des fleurs et une chanteuse d’opéra
chinois. La chorégraphie de Fei Bo, plutôt
fluide et du plus bel effet, atteint son apogée
dans les deux duos les plus importants. Le pas de
deux du songe au premier acte est extatique, avec
des portés spectaculaires, et le pas de deux
final avec réunissant les deux amants, après
que Du soit revenue des enfers, est tendre et touchant.
Le
corps de ballet, dans les Fleurs au premier acte,
a été agréable. Au début
du second acte, il y a un long solo de Liu à
la recherche de Du et la scène de l’enfer
a une certaine vivacité théâtrale.
Le finale avec les noces et la distribution tout
entière, sur des extraits des Feste romane
d’Ottorino Respighi, est joyeux et spectaculaire.
Lors
de la première, les rôles principaux
ont été dansés de manière
excellente. Dans l’exigeant rôle féminin
principal de Du qui est constamment sur scène
et qui est le point focal du drame, Zhu Yan a été
splendide. Hao Bin a été extraordinaire
dans le rôle du bel amant Liu. Zhang Jian
a dansé merveilleusement le rôle de
la déesse des Fleurs.
Le
corps de ballet féminin a dansé avec
grâce et une belle uniformité de style.
La chanteuse d’opéra Zhang Yuanyuan a été
impressionnante. GuoWenjing a composé pour
le ballet une musique de bonne qualité à
laquelle il a ajouté des extraits d’autres
compositeurs dont Claude Debussy et Maurice Ravel.
Les décors de Michael Simon sont remarquables:
le premier acte est dominé par une plateforme
blanche placée au milieu de la scène,
représentant le pavillon des pivoines, constamment
élevée ou baissée, ou encore
inclinée dans plusieurs directions.
Après
le succès d’un ballet au thème typiquement
chinois (Épouses et concubines, créé
en 2001), nous voici à nouveau face à
un autre ballet de thème chinois avec la
compagnie nationale, qui célèbre cette
année son 50° anniversaire.
Kevin
Ng
(BALLET2000
n°200 – May 2009)

Ballet
National de Norvège
Cygnes
norvégiens au bord de la mer d’Oslo
Lors de ces derniers
vingt ans le Ballet National de Norvège a
eu des ailes et a évolué remarquablement.
Il s’agit de la première et seule compagnie
de ballet en Norvège, restée pendant
de nombreuses années dans l’ombre des deux
grandes et anciennes troupes scandinaves, le Ballet
Royal Danois et le Ballet Royal Suédois,
dont les origines remontent au XVIIIe siècle,
alors que la compagnie norvégienne est très
jeune.
Après l’installation
de quelques pionniers dans la moitié du XXe
siècle, la compagnie fut fondée officiellement
en 1958 et donc elle vient de fêter ses cinquante
ans. Les célébrations ont eu lieu
dans le nouveau théâtre d’opéra
et de ballet; inauguré l’année dernière
et situé au bord de la mer d’Oslo, c’est
un bâtiment exceptionnel: une espèce
d’immense iceberg flottant, penché sur l’eau
et construit en sorte que l’on puisse se promener
sur son toit. Et cette promenade, qui est devenue
un pôle d’attraction autant pour les Norvégiens
que pour les touristes, ne manque pas d’attirer
l’attention des gens sur les spectacles d’opéra
et de ballet à l’affiche du théâtre.
À l’intérieur
du bâtiment, les architectes du cabinet norvégien
Snøhetta, qui a remporté le concours
sur 280 participants, ont réalisé
un prodige de vitraux, parois blanches et bois.
Le tout en position oblique: l’idée est intéressante
pour prédisposer l’âme du public à
l’expérience artistique. Le théâtre
possède trois salles – celle principale compte
1400 places.
Le répertoire
du Ballet National de Norvège s’échelonne
depuis toujours du ballet à la danse moderne
internationale, sans oublier de donner également
sa chance au contemporain "maison". La
pierre miliaire pour la compagnie a été
The Tempest de Glen Teltey qui, depuis 1980,
et pendant les vingt ans suivants a été
sa marque de fabrique. En outre, les collaborations
avec Jirí Kylián et Paul Lightfoot
ont donné à la compagnie une touche
moderne et le cinquantième anniversaire a
été célébré avec
Limb’s Theorem de William Forsythe.
Des directeurs tels
Sonia Arova, dans les années 1960, Anne Borg,
dans les années 1970-80, Dinna Bjørn
depuis 1990 jusqu’à 2002, lorsque le Norvégien
Espen Giljane en a pris la direction, ont formé
une compagnie capable d’aborder également
les grands classiques.
Cette fois, nous
avons vu Le Lac des cygnes, représenté
pour la première fois à Oslo en 1967
et donnée jusqu’en 1997 dans la version signée
par Anna-Marie Holmes. La compagnie se compose de
54 danseurs seulement, mais la qualité est
d’un niveau élevé. Dans le rôle
de la Princesse-Cygne dansait l’invitée lituanienne
Jurgita Dronina. Un cygne ravissant et délicat.
Petite de taille, mais possédant une qualité
de danse à la fois forte et poétique,
une technique souple et musicale. Dirk Weysershausen
a été un prince beau et sûr
de lui, alors que dans le rôle du bouffon
le Japonais Gakuro Matsui, à la technique
éblouissante, a été très
cocasse. Autour d’eux, nous avons vu une compagnie
précise et dynamique, qui a fait de ce Lac
traditionnel une expérience émouvante.
Erik
Aschengreen
(BALLET2000
n°201 – Juin 2009)

Ballet
de l’Opéra de Rome
Fracci
et Les Ballets Russes
Les
Ballets Russes/1: Les Sylphides – chor. Michel
Fokine, mus. Fryderyk Chopin; Cléopâtre
– chor. Michel Fokine, mus. Anton Arentsky; Les
Biches – chor. Bronislava Nijinska, mus. Francis
Poulenc; Le Tricorne – chor. Léonide
Massine, mus. Manuel de Falla; L’Oiseau de feu
– chor. Michel Fokine, mus. Igor Stravinsky
Les
Ballets Russes/2: Pulcinella – chor. Léonide
Massine, mus. Igor Stravinsky; La Chatte
– cor. George Balanchine, mus. Henri Sauguet; Parade
– chor. Léonide Massine, mus. Erik Satie;
Le Sacre du printemps – chor. Vaslav Nijinsky
(reconstr. Millicent Hodson), mus. Igor Stravinsky
Les
Ballets Russes/3: Petrouchka – chor. Michel
Fokine, mus. Igor Stravinsky; Jeux – chor.
Vaslav Nijinsky (recostr. Millicent Hodson), mus.
Claude Debussy; L’Après-midi d’un faune
– chor. Vaslav Nijinsky, mus. Claude Debussy; Shéhérazade
– chor. Michel Fokine, mus. Nikolaï Rimsky-Korsakov
Rome,
Opéra
Pendant vingt-huit
jours, entre avril et mai derniers, la compagnie
de ballet du Théâtre de l’Opéra
de Rome, dirigée par Carla Fracci, a proposé
un festival spécial célébrant
le premier centenaire de l’apparition des "Ballets
Russes" à Paris. Entreprise d’une portée
remarquable, préparée au cours des
neuf dernières années avec la reprise
progressive et la mise au point d’un certain nombre
de chorégraphies du répertoire de
Diaghilev, auxquelles se sont ajoutés en
l’occurrence d’autres titres (Les Sylphides,
Les Biches et la réinvention de Cléopâtre).
Un projet que Fracci
a suivi personnellement, ayant remonté Les
Sylphides (une tâche parfaitement accomplie,
dans le sillon de la tradition la meilleure, qui
prévoit le passage direct de la chorégraphie
d’un interprète à l’autre) et ayant
interprété deux des ballets au programme
Jeux et L’Après-midi d’un faune.
Difficile de rendre
compte, en peu de lignes, des résultats d’une
entreprise si vaste, chorégraphiquement et
musicalement. Elle mériterait une chronique
détaillée et une analyse des divers
points forts et des faiblesses éventuelles
(hormis l’indubitable intérêt historique)
de reconstructions et réinventions qui concernent
parfois des textes chorégraphiques perdus
depuis longtemps. L’impression générale
est celle d’une opération remarquable, qui
a galvanisé et parfaitement mis en valeur
la compagnie romaine, grâce aussi à
l’invitation d’un certain nombre d’artistes prestigieux.
Ces programmes ont, en outre, opportunément
consolidé le répertoire du XXe siècle
de la compagnie (finalement reconstruit au cours
des dix ans de la direction de Fracci) et ont été
très bien accueillis par le public, qui a
rempli la salle, et ont valu à la compagnie
une invitation à New York (pour la reprise
de La Chatte balanchinienne). Cette programmation
a été organisée au mieux, en
exploitant la brève "pax romana"
dont le Théâtre de l’Opéra de
la capitale italienne a pu bénéficier
ces dernières années, après
des décennies ignobles qui l’ont mené
au bord de l’épuisement et qui ont failli
détruire la tradition du ballet à
Rome.
Mais les orages,
qui s’annonçaient même au cours de
cette saison splendide, ont désormais recommencé.
Et le sort de la compagnie ne tient qu’à
un fil. Celui, peut-être, du prestige international
d’une artiste comme Carla Fracci.
Donatella
Bertozzi
(BALLET2000
n°201 – Juin 2009)

Ballet
de Hambourg
Le
Pavillon de… Nijinsky
Le
Fils prodigue – chor. George Balanchine, mus.
Sergueï Prokofiev; Le Pavillon d’Armide
–chor. John Neumeier, mus. Nikolaï Tcherepnine;
Le Sacre du printemps – chor. Millicent Hodson,
d’après Vaslav Nijinsky, mus. Igor Stravinsky
Hambourg
(Allemagne), Staatsoper
Clôturant
ses "Journées de la danse", le
Ballet de Hambourg dirigé par John Neumeier,
hormis son habituel "Gala Nijinsky", a
présenté une soirée en hommage
aux Ballets Russes.
La
soirée comprenait aussi la dernière
création de Neumeier, Le Pavillon d’Armide
(titre du ballet de Michel Fokine figurant dans
le premier spectacle des Ballets Russes à
Paris le 19 mai 1909 au Théâtre du
Châtelet et qui eut Nijinsky comme protagoniste).
Le pas de trois du Pavillon original "reconstruit"
par Alexandra Danilova en 1975 et la "Danse
Siamoise" d’après Les Orientales
(1910), également de Fokine et autre fétiche
de Nijinsky, ont été enchâssés
dans la pièce de Neumeier.
Pour
Neumeier le pavillon du titre est celui de l’hôpital
de Bellevue à Kreuzlingen en Suisse, où
Nijinsky était interné. "Le Pavillon
de… Nijinsky", donc, est le troisième
ballet que Neumeier ait créé s’inspirant
de la vie et de la personnalité de ce grand
artiste, après Vaslav (1979) et Nijinsky
(2000). Sentimental? Nostalgique? Ce qui est certain,
c’est qu’il émeut, chose dans laquelle Neumeier
excelle et qu’il sait faire avec très peu
de pas et de gestes, aidé par ses danseurs
qui répondent aux exigences expressives du
chorégraphe en parfaite syntonie avec lui:
le vigoureux Otto Bubenicek dans le rôle de
Nijinsky, la subtile Joëlle Boulogne qui est
Romola (la femme de Nijinsky) et Anna Pavlova aussi,
le polyvalent Ivan Urban dans le rôle du médecin
et dans celui de Diaghilev, avec également
un virtuose Yohan Stegli dans "La danse siamoise"
et un merveilleux Alexandre Riabko dans le pas de
trois.
Par
rapport au précédent Nijinsky,
ce Pavillon serait un divertissement? Ce
qui importe, c’est que la narration soit claire,
qui les flashbacks retrouvent leur logique,
si non dans le présent, du moins dans les
méandres de cette personnalité énigmatique
que fut le danseur.
Au
demeurant, rien à signaler en ce qui concerne
Le Fils prodigue de Balanchine (1929), que
le Ballet de Hambourg a à son répertoire,
si non le jeune Alexandr Trustch dans le rôle
principal, une révélation. Quoique
petit, il a une personnalité qui lui permet
de s’imposer sur scène.
Rien
de nouveau non plus pour Le Sacre du printemps
de Millicent Hodson (1987), inspiré de l’original
de Nijinsky. Mais le contraste, dans le programme,
entre la structure épurée de Balanchine,
la théâtralité de Neumeier (ponctuée
par le classicisme du pas de trois "reconstruit"
par Danilova), et, enfin, l’en-dedans radical
du Sacre et les 123 sauts à la verticale
de sa Vierge Elue, fait peut-être de Nijinsky
encore une fois le plus moderne des trois.
Isis
Wirth
(BALLET2000
n°203 – Octobre 2009)

Sylvie
Guillem et aujourd’hui Roberto Bolle ont imposé
un nouveau modèle d’étoile de la danse,
plus proche de la mode que de l’art. Très
belles, techniquement admirables, ces nouvelles
idoles sont applaudies par le grand public, dans
une sorte d’adoration esthétique au sens
physique pur et simple; et peu importe ce qu’elles
dansent. Journaux, télévision, publicité,
voici la base de leur succès. Et aussi les
albums de photos, qui ne peuvent que célébrer
leur beauté
Il
s’agit presque d’une mutation génétique.
Après Sylvie Guillem et aujourd’hui Roberto
Bolle, les deux superstars qui ont imposé
un nouveau visage du star-système de ce troisième
millénaire, l’image de la danseuse et du
danseur à la mode a acquis des caractéristiques
nouvelles. Il suffit de dire qu’il y a eu et qu’il
y a un public qui va voir Guillem ou Bolle sans
se soucier de ce qu’ils dansent. Ce sont les fans
de leur nouveau modèle de beauté,
très semblable à celui des top-modèles
des magazines de mode et de la télévision,
avec en plus la maestria spéciale de leur
danse. Ces admirateurs des stars de nos jours adorent
surtout un beau physique, phénoménal,
en quelque sorte "monstrueux".
Danseurs,
miracles de perfection esthétique, selon
les canons actuels, Guillem et Bolle sont des stars
à admirer sans réserve, à imiter
éventuellement par les nouvelles générations
du monde entier, y compris la Russie, là
où régnait une tradition basée
sur d’autres valeurs, où l’on distinguait
les danseurs par leur tempérament, leur physique
et leur rôles. Cela veut dire qu’aucun artiste
n’était appelé à tout danser,
mais seulement les rôles qui lui convenaient,
soit pour son lyrisme soit pour son brio. Il n’en
est pas de même à l’Ouest, où
ce qui compte pour le grand public, c’est "le
nom" célèbre en tête d’affiche;
peu importe ce qu’il danse et comment il le danse.
En
Occident, Guillem et Bolle aujourd’hui ont marqué
une nouvelle frontière. Leurs images dans
les médias et les albums de photos exaltant
leur physique ont sûrement contribué
à tout cela. Elle, avec sa nudité
chic, s’est immortalisée avec le retardateur
de son appareil et fait mine d’être l’élue
de Terpsichore dans des instantanés réalisés
par son copain, Gilles Tapie, et qu’elle approuve
personnellement après les avoir scrutés
l’un après l’autre. Le livre-portrait Invitation
que Sylvie a publié en 2005 – quand elle
avait 40 ans – est un record, il pèse plus
de 5 kg. Un défi pour les étagères
d’une bibliothèque.
Lui
a publié deux livres de photos, Roberto
Bolle alla Scala et le récent Roberto
Bolle, An Athlete in Tights – précisément,
un athlète en maillot; les photos de ce dernier
volume, signées Bruce Weber (bien connu pour
son travail dans la mode), célèbrent
le mythe de Narcisse avec un look contemporain des
plus esthétisants.
Sylvie,
avant d’entrer à l’école de l’Opéra
de Paris, pratiquait la gymnastique artistique;
Roberto semble avoir beaucoup fréquenté
dernièrement le gymnase, outre les studios
de danse.
Tous
les deux jouent avec la publicité, qu’il
s’agisse de montres ou de maison de mode. Et voilà
leur popularité qui grandit dans le monde
entier.
Elle,
petit nez à la française, longue chevelure
rousse; lui, grands yeux bleus et boucles noires
typiquement italiennes; tous les deux sont grands,
bien proportionnés avec une musculature élégante.
Mais tous les deux sont des idoles froides, sans
émotions. Il suffit de voir le Boléro
béjartien glacial de l’algide étoile
parisienne (ou plutôt anglaise). Techniquement
époustouflants, ils ont imposé un
style inédit. Sylvie a établi le goût
pour les danseuses longilignes, pour l’élévation
inusitée des jambes, jusqu’aux oreilles,
qu’elle danse Giselle – où c’est un
abus de style – ou qu’elle danse Forsythe, son chorégraphe
idéal étant donné qu’il pousse
à l’extrême les lignes du corps académique.
Mais pour le public ce qui compte c’est elle-même
et non pas son interprétation.
Roberto
Bolle a dansé les rôles du grand répertoire
classico-romantique, souvent dans les versions de
Rudolf Noureev, toujours avec un air princier, alors
même qu’il devrait plutôt le cacher:
c’est le cas d’Albrecht, noble sous les habits d’un
paysan, dans le premier acte de Giselle.
Non
dépourvue d’une certaine arrogance naïve,
Sylvie a voulu remanier le répertoire, pour
le "moderniser" à sa façon.
Sa Giselle, style Grace Kelly, a remporté
un certain succès au box office mais ne peut
pas rivaliser ni avec celle classique ni avec celle
vraiment différente et géniale de
Mats Ek, lequel par ailleurs lui a ficelé
une excellente petite pièce, Smoke,
avec Niklas Ek.
Si
Sylvie a cherché de nouvelles voies pour
se mesurer avec la danse contemporaine, aux côtés
de Russell Maliphant et d’Akram Khan, Roberto ne
semble pas à son aise dans les ballets modernes,
même pas dans Le Jeune Homme et la Mort
de Roland Petit. Il danse très bien, mais
sans les nuances émotionnelles nécessaires.
Agé de 35 ans, au physique puissant, mais
difficile à maintenir à l’état,
devrait-il se préoccuper de son avenir, aborder
de nouveaux horizons, au-delà des classiques?
Qui sait s’il se pose la question, maintenant qu’il
tient la vedette…?
De
toute façon, tous les deux demeurent toujours
ce qu’ils sont, avec leur corps "placé"
une fois pour toutes, sans une véritable
flexibilité vers les formes nouvelles de
la chorégraphie, mais surtout avec leur "placement"
intellectuel et psychologique.
Mais
en quoi diffèrent-ils des stars de jadis?
Leur image correspond aux nouvelles règles
du "marché" et surtout de la "communication".
Être toujours présent est le mot de
passe, aux limites de la surexposition; quelques
polémiques, par exemple, peuvent aider, celle
sur le caractère difficile de Sylvie ou celle
sur les goûts sexuels avoués/cachés
de Roberto; sans oublier l’envie que suscitent leurs
cachets, les plus élevés dans le monde
de la danse, ainsi que leur vie fabuleuse, toujours
en voyage.
C’est
ainsi que les théâtres qui invitent
les superstars de nos jours font salle comble, avec
des campagnes de presse et télévisées
destinées à confirmer qu’il s’agit
des plus bons et plus beaux, ainsi que des plus
"glamour". Les interviews, qui contribuent
à promouvoir leur image à travers
la planète, témoignent de l’évidente
aphasie de ces artistes centrés exclusivement
sur eux-mêmes, car ils sont trop occupés
à travailler sur leur apparence scénique.
On leur demande ce qu’ils font quand ils ne dansent
pas et les réponses ont souvent un petit
côté maladroit et comique.
Toute
autre chose par rapport à un Rudolf Noureev,
qui fuyait les journalistes et déchirait
les photos, lui artiste légendaire pour sa
réserve et en cela star véritable.
Diva,
mais pour elle ce mot est insuffisant, Alicia Alonso
était et reste artiste sublime dévouée
à son art jusqu’à lui sacrifier sa
vue et son corps, et en plus leader dans
la politique culturelle de son pays, chorégraphe,
directrice d’école et de compagnie, unique
et inimitable.
Les
stars russes, Vassiliev, Plissetskaïa, Makarova,
Baryshnikov, étaient insaisissables, à
cause aussi des frontières fermées
et de leur langue difficile; sans oublier l’habitude
de se retenir et de se taire sous le régime
soviétique.
Toute
étoile du siècle dernier bénéficiait
d’une aura magique qui la rendait inatteignable.
Ce qui comptait était leur art, non pas la
diffusion médiatique. Si Makarova et Baryshnikov
sont devenus américains, ils n’ont pas abandonné
leur discrétion: elle, engagée à
remonter le répertoire; lui, à danser
le contemporain.
Et
les "stars" de nos jours, alors? Elles
sont, dans un certain sens, des stars en plastique,
construites par le marché du ballet et non
seulement. Cela contribue-t-il quand même
à la survie du ballet? Peut-être, mais
il est indéniable que quand une artiste de
l’âme comme Ouliana Lopatkina apparaît
sur scène, on voit tout de suite la différence.
Fort heureusement.
Elisa
Guzzo V.
(BALLET2000 n°206 – Janvier 2010)

Ballet
de l’Opéra de Berlin
La
renaissance de La Péri
La
Péri – chor. Vladimir Malakhov, mus.
Friedrich Burgmüller
www.staatsballett-berlin.de
Berlin,
Staatsoper Unter den Linden
Dans
leurs " versions " de ballets du XIX siècle,
rien de commun entre la démarche de Vladimir
Malakhov, danseur-étoile et directeur du
Ballet de l’Opéra de Berlin, et celle d’un
Pierre Lacotte, le maître du romantisme chorégraphique.
Là où Lacotte s’emploie à reconstituer
le plus fidèlement possible les pas oubliés,
Malakhov se veut fidèle à l’esprit
plutôt qu’à la lettre.
Il
y a longtemps, explique-t-il, qu’il songeait à
porter La Péri, de 1843, à
la scène. La récente obtention de
la partition devait lui permettre de passer du rêve
à la réalité. L’oscillation
entre ces deux états de conscience est d’ailleurs
le propre du ballet romantique. La Péri
– argument du poète Théophile Gautier
– repose sur l’opposition entre le terrestre et
le céleste, entre l’amour sensuel et l’amour
spirituel.
Pour
régler sa chorégraphie, Malakhov s’est
appuyé sur deux éléments principaux:
la musique, évidemment, de Friedrich Burgmüller,
un compositeur allemand ayant mené à
Paris l’essentiel de sa carrière, et les
gravures romantiques dont le temps qui passe accentue
encore le charme. De Burgmüller, on ne connaît
plus guère aujourd’hui que le pas de deux
dit "des paysans" ou "des vendangeurs"
inséré dans la partition d’Adolphe
Adam au premier acte de Giselle. Et le moins
que l’on puisse dire est que sa musique n’a pas
la finesse de celle d’Adam, et encore moins celle
de Tchaïkovsky. Mais l’arrangement qu’en offrent
ici Roland Bittmann et Torsten Schlarbaum – avec
insertion de pages pour piano orchestrées
– fonctionne parfaitement sous la direction de Paul
Connelly (à la tête de la Staatskapelle
Berlin).
Sur
les plans chorégraphique et dramaturgique,
cette Péri n’a rien de vraiment original.
De la belle ouvrage, certes. Mais on n’y cherchera
pas quelqu’interprétation de ce refus de
l’amour charnel (Nourmahal, interprétée
par Beatrice Knop, voluptueuse) au bénéfice
de l’amour platonique (la Péri, avec la divine
Diana Vishneva, du Théâtre Marinsky
de Saint-Pétersbourg).
Le
personnage d’Achmed (dansé par Vladimir Malakhov
lui-même) ne se distingue guère des
grandes figures masculines du ballet romantique:
Albrecht, James, voire plus tardivement Siegfried.
Avec toutefois une différence de taille:
ici, le héros ne survit pas à son
amour de tête! Mais dans l’écrin sobre
et fin que lui offre la scénographie de Jordi
Roig – références assyriennes dans
la prison, paysage "à la turque"
pour les deux actes suivants –, et avec l’encadrement
d’un magnifique corps de ballet, ce voyage dans
le temps fait passer de bien agréables moments.
Et met particulièrement en valeur l’éclatant
trio Vishneva-Malakhov-Knop. Ce dont personne ne
songerait à se plaindre…
Jean
Pierre Pastori
(BALLET2000
n°208 – Avril 2010)

Preljocaj
chez lui à l’Opéra
Angelin
Preljocaj est l’un des rares chorégraphes
français de nos jours qui peut créer
également pour les danseurs d’une compagnie
de ballet. Ainsi, est-il revenu travailler à
l’Opéra de Paris où il a présenté
"Siddartha", sa quatrième création
pour la grande compagnie parisienne. Une histoire
d’amour qui a commencé en 1994 avec un vif
succès: "Le Parc". Mais
qui, à en juger d’après cette nouvelle
pièce, connaît son moment de crise…
Peu
de chorégraphes français détiennent
la capacité de créer avec des danseurs
de formation classique aussi bien qu’avec des danseurs
"contemporains" (entendez des danseurs
dont la formation est autre que classique). Angelin
Preljocaj, lui, passe des uns aux autres avec l’aisance
d’un touche-à-tout particulièrement
doué. Sans doute doit-il à l’éclectisme
de sa formation une part de son savoir-faire: parti
du classique, il étudie l’expressionnisme
allemand auprès de Karin Waehner, puis découvre
la modern dance américaine à
travers l’enseignement de Merce Cunningham, avant
de danser dans la compagnie de Dominique Bagouet,
lui-même un "contemporain" issu
de la très classique école de Rosella
Hightower.
Ceci
expliquant cela, certaines pièces de Preljocaj
figurent dans le répertoire des plus grandes
compagnies classiques et celles-ci n’hésitent
pas à le solliciter pour des créations
sur mesure, comme par exemple le New York City Ballet
pour qui il composa La Stravaganza en 1997
ou, plus fréquemment, le Ballet de l’Opéra
de Paris pour lequel il vient de signer une quatrième
pièce, sans compter celles entrées
au répertoire de l’auguste maison.
Ce
va-et-vient entre des univers souvent opposés
semble lui plaire puisque, dès 1990, tout
en composant des pièces pour sa compagnie,
créée cinq ans plus tôt, il
met des chaussons-pointes aux danseuses du Ballet
de l’Opéra de Lyon pour lequel il crée
une version, très bande dessinée futuriste,
de Roméo et Juliette sur la musique
de Sergueï Prokofiev.
Et
aujourd’hui, il prépare un ballet sur L’Apocalypse
de Saint-Jean avec dix danseurs de sa compagnie
et dix danseurs du Théâtre Bolchoï
de Moscou. Belle confrontation en perspective entre
la rigueur académique d’un code séculaire
et la souplesse versatile de formations plus récentes!
Mais
c’est avec l’Opéra de Paris que s’opère
une osmose toute particulière.
Sa
"relecture" explosive des Noces,
en 1989, qui s’apparente davantage à un rapt
et à une guerre des sexes, le fait remarquer
par Rudolf Noureev, alors directeur de la danse
à l’Opéra de Paris. Invité
avec sa compagnie, peu de temps après, en
1993, à participer à un hommage aux
Ballets Russes, il revisite deux autres créations
de l’époque de Diaghilev: Le Spectre de
la Rose et Parade.
L’année
suivante, Brigitte Lefèvre, devenue directrice
de la danse à l’Opéra, lui propose
de créer un ballet pour les danseurs de la
compagnie. Première commande, première
réussite: Le Parc. Sur des musiques
de Mozart auxquelles s’ajoute une création
sonore de Goran Vejvoda et dans des décors
végétaux où chaque buisson
recèle un péril amoureux, notre chorégraphe
part à la recherche d’un nouvel art d’aimer
en passant par une floraison de comportements amoureux,
de la sublimation au libertinage, de la retenue
au déchaînement.
Le
Parc, plébiscité autant par une
presse unanime que par un public conquis, plusieurs
fois repris et présenté aussi par
d’autres compagnies internationales, est récompensé
par un Benois de la Danse.
Quatre
ans plus tard, une nouvelle proposition de l’Opéra
va lui permettre, avec Casanova, une réflexion
sur l’amour toujours mais cette fois, plus mélancolique,
plus "médicale". Il est vrai qu’à
l’époque, le monde de la danse enterre encore
ses morts emportés par le SIDA, cette "maladie
de l’amour". Ce n’est donc pas le personnage
romanesque de Casanova, libertin impénitent,
qui retient l’attention de Preljocaj mais plutôt
ce qui se passe sous la peau, les fluides et les
humeurs circulant voluptueusement entre des corps
dont la satisfaction sexuelle ne peut les soustraire
à la dissolution et à la désagrégation.
Cette fois encore, la pièce est un succès
et sera reprise.
En
2004, alors qu’une nouvelle génération
de danseurs a intégré la troupe, Preljocaj
est à nouveau invité à faire
danser le Ballet de l’Opéra, cette fois en
partageant l’affiche avec le chorégraphe
anglais Wayne McGregor. Ce sera Le Songe de Médée
dans lequel se distinguent, pour le rôle de
la mère infanticide, alternativement Marie-Agnès
Gillot et Delphine Moussin, et plus particulièrement
encore Alice Renavand (dans celui de sa jeune rival
Créüse). Une fois de plus, Preljocaj
adopte un point de vue singulier qui infléchit
le mythe davantage vers l’ambiguïté
de l’amour maternel plutôt que vers la jalousie
meurtrière d’une épouse délaissée.
Ces
différentes créations – auxquelles
il faut ajouter le duo féminin de L’Annonciation,
le duo masculin Trait d’union, ainsi que
la pièce pour 12 garçons de MC
14/22 sous-titrée Ceci est mon corps,
entrés au répertoire respectivement
en 1996, en 2003 et en 2004 – ont fini par créer
entre Preljocaj et les danseurs de l’Opéra
une relation de profonde confiance et de plaisir
partagé. Pour Siddharta, l’attente
des danseurs, faite de curiosité et d’espoir,
était donc immense, à la mesure sans
doute d’une certaine frustration qui a suivi le
travail, à en juger par le peu d’investissement
dont ils ont fait preuve. Décidément,
rien n’est jamais acquis, et cent fois sur votre
métier…
Sonia
Schoonejans
(BALLET2000
n°209 – Mai 2010)

The
Royal Ballet
La
Fille bien gardée… pendant 50 ans
La
Fille mal gardée – chor. Frederick Ashton,
mus. Ferdinand Hérold
www.roh.org.uk
Londres,
Royal Opera House, Covent Garden
La Fille mal
gardée, chef-d’œuvre du "ballet-comédie"
de Frederick Ashton, célèbre ses noces
d’or au Royal Ballet de Londres. Ce ballet – qui
avec son histoire amusante, et sa chorégraphie
qui l’est encore plus, se situe dans le même
veine humoristique et la grâce lumineuse que
Coppélia – est entré au répertoire
de certaines des compagnies de ballet majeures du
monde, comme celle de l’Opéra de Paris, celle
du Théâtre Bolchoï de Moscou et
le Ballet Royal Danois.
Je me souviens encore
– comment pourrais-je l’oublier? – de sa première
représentation sur la scène du Covent
Garden de Londres en janvier 1960. Dès la
première scène – le jour se levant,
le coq conduisant ses poules dans une petite danse
joyeuse – le public était conquis. Il ne
faisait aucun doute: nous étions en train
d’assister à quelque chose d’extraordinaire:
un ballet pétillant, d’un humour et d’une
inventivité chorégraphique inépuisables,
brillant dans tous ses aspects.
L’ancienne partition
avait été sagement revisitée
par John Lanchbery. Les décors et les costumes
d’Osbert Lancaster étaient spirituels, joyeux
et même touchants. Les danses créées
par Ashton jaillissaient dans tout leur naturel
et leur vivacité, et les danseurs furent
rayonnants (Ashton sut mettre en lumière
leur qualité). Nadia Nerina fut étincelante,
touchant les cœurs avec l’authenticité de
sa Lise, aux cotés d’un remarquable David
Blair dans le rôle de Colas. Alexander Grant
nous fit rire et conquit notre sympathie dans le
rôle d’Alain, et Stanley Holden fit de la
veuve Simone un personnage vraiment amusant dans
la grande tradition du théâtre populaire
anglais, que le public affectionnerait, avec sa
délicieuse et brillante danse des sabots.
Les applaudissements à la fin du spectacle
se répétèrent au cours des
années avec un plaisir toujours renouvelé
à chaque représentation à laquelle
j’ai assisté – à Londres, à
Paris et à Moscou.
En mars dernier,
le Royal Ballet de Londres a fêté les
cinquante ans de La Fille avec une série
de représentations. Marianela Núñez
est une Lise exceptionnelle, tant du point de vue
de la danse que de celui du personnage. Carlos Acosta
est un Colas passionné, et William Tuckett
une Madame Simone rayonnante, géniale, extraordinaire.
Ce chef-d’œuvre a triomphé comme toujours.
Et le génie de Frederick Ashton a conquis
encore une fois tous nos cœurs.
Clement
Crisp
(BALLET2000
n°209 – Mai 2010)

Danseurs
russes, toujours à la mode
Le
"rideau de fer" tombé, le mythe
du danseur (et surtout de la danseuse) russe persiste
quand même, bien que le mystère qui
entourait les idoles d’hier ait laissé sa
place au charme "glamour" des étoiles
de nos jours. N’étant plus enfermés
dans la Sainte Russie, les Russes voyagent autour
du monde; "invités" ou danseurs-étoiles
des grandes compagnies d’Europe et d’Amérique,
ils enthousiasment encore nombre de balletomanes
L’année
dernière, une jeune danseuse russe a fait
sensation au Metropolitan Opera de New York lors
de ses débuts dans Giselle avec l’American
Ballet Theatre. L’enthousiasme du public et de la
critique a été incroyable. Robert
Gottlieb du New York Observer l’a synthétisé
ainsi: "On n’avait pas vu des débuts
aussi extraordinaires à l’ABT depuis l’époque
de Baryshnikov". Cette fois, c’est Natalia
Ossipova (23 ans), aujourd’hui étoile (mais
alors soliste) du Ballet du Bolchoï de Moscou,
qui a conquis les balletomanes newyorkais.
Il
ne fait aucun doute que les danseurs russes continuent
d’exercer un charme spécial. Et même
si le temps où les fans faisaient la queue,
la nuit, devant les théâtres pour acheter
un billet n’existe plus, l’étoile invitée
russe demeure, quand même, une perspective
séduisante et fructueuse même pour
les plus grandes compagnies de ballet de nos jours.
Il suffit de jeter un coup d’œil aux forums sur
Internet pour se rendre compte que les artistes
russes sont encore en mesure de susciter des débats
animés.
Jusqu’à
une époque assez récente, les danseurs
russes étaient encore des mythes, à
peu près comme le monstre du Loch Ness ou
l’abominable Homme des Neiges. En effet, même
s’ils étaient un sujet habituel de la conversation
des balletomanes d’Occident, très peu nombreux
étaient ceux qui pouvaient dire les avoir
vus. Les rares tournées du Bolchoï et
du Kirov, commencées dans les années
1950-60, et quelques défections célèbres
(Noureev, Baryshnikov, Makarova, les Panov, pour
ne citer que les plus fameux) ne firent qu’augmenter
l’aura de mystère et de charme.
Lors
des deux dernières décennies, la situation
a beaucoup changé. Vers la fin des années
1980 déjà, des danseurs soviétiques
eurent le droit de danser en tant qu’invités
avec des compagnies occidentales: Nina Ananiashvili
et Andris Liepa du Bolchoï, Altynai Assylmouratova
et Faroukh Rouzimatov du Kirov, à l’époque
jeunes espoirs, furent parmi les premiers à
bénéficier des changements du climat
politique. La nouvelle "formule" était
établie. Les danseurs étaient ainsi
engagés pour quelques spectacles, mais restaient
quand même liés à leur "foyer".
C’était une occasion pour donner de l’envergure
à leurs carrières, pour les faire
danser dans des productions ou les faire travailler
avec des chorégraphes qui n’avaient pas accès
à la Russie, tout en apportant leur propre
style et leur manière de travailler dans
ces compagnies étrangères.
Mais,
en 2010, le monde est devenu un espace fort différent.
Les danseurs russes peuvent voyager maintenant plus
librement et beaucoup parmi eux sont désormais
"résidents" dans des compagnies
occidentales. D’autres, par contre, ont construit
leur carrière en alternant les spectacles
avec leur compagnie en Russie et des prestations
(plus ou moins régulières) comme "invités"
à l’étranger. Le mystère de
jadis a laissé place au glamour, mais
cet attrait spécial n’a cessé d’exister.
Pratiquement
tout danseur russe de renom s’est produit dans des
galas internationaux ou a été invité
à l’étranger une ou deux fois; donc,
on se limitera là aux artistes les plus en
vue.
Et
si l’on considère le panorama du ballet de
la dernière décennie, vraiment très
peu nombreuses sont les danseuses russes célèbres
et demandées comme l’est Svetlana Zakharova
(31 ans). Fameuse surtout pour ses interprétations
du Lac des cygnes (qu’elle a dansé
dans au moins neuf productions dans le monde entier),
de La Bayadère et de La Belle
au bois dormant, Zakharova est un produit parfait
de la ballerine glamour post-Guillem, mêlant
la souplesse de la soie et la force de l’acier,
des dons physiques naturels, une technique époustouflante
et un attrait irrésistible. Née en
Ukraine, elle s’est formée principalement
à l’Académie Vaganova de Saint-Pétersbourg
et a ensuite intégré la compagnie
du Théâtre Mariinsky, où elle
a été nommée étoile.
Elle est devenue l’une des danseuses les plus populaires
de sa génération, presque du jour
au lendemain. Elle a remporté beaucoup de
prix mais elle a suscité également
des réactions plus sceptiques en raison de
sa jambe toujours au zénith. En 2003, elle
est entrée au Ballet du Bolchoï de Moscou
(lequel lui consacre aussi un gala dans sa programmation,
"Zakharova and friends"), et elle mène
une carrière internationale, invitée
pratiquement par toutes les grandes compagnies du
monde entier (une seule exception: le Royal Ballet
de Londres). Ses exhibitions à l’Opéra
de Paris (qui ont marqué un tournant important
dans sa carrière internationale), à
La Scala de Milan (où elle a été
la première danseuse russe à être
nommée étoile de la compagnie) et
au Nouveau Théâtre National de Tokyo,
ont connu un vif succès.
Diana
Vishneva (34 ans) a conquis, elle aussi, sa
place sur la scène internationale. Diplômée
de l’Académie Vaganova, elle appartient,
tout comme Zakharova, à la pléiade
de danseuses de talent qui ont émergé
sur la scène du Mariinsky au milieu des années
1990. Danseuse à l’esprit léger et
pétillant, excellant dans les pièces
brillantes, yeux noirs de feu, expressivité
recherchée et charisme terrestre, Vishneva
a néanmoins surmonté les catégories
traditionnelles du Mariinsky abordant avec éclectisme
un répertoire très vaste. Après
avoir été invitée à
La Scala de Milan et à l’Opéra de
Paris, dès 2002, sa carrière à
l’étranger s’est envolée, quand elle
est devenue étoile à l’Opéra
de Berlin (partenaire du directeur-star Vladimir
Malakhov) et plus tard invitée à l’ABT.
Adulée par une cour assidue d’admirateurs,
ella a – à la différence de Zakharova
– la plus grande partie de la critique à
ses pieds. Elle a présenté en 2008
aux USA son gala intitulé éloquemment
"Diana Vishneva: Beauty in Motion" (beauté
en mouvement).
Une
danseuse plus jeune du Mariinsky est en train de
se faire remarquer, c’est Evguenia Obraztsova
(26 ans). Diplômée de l’Académie
Vaganova en 2002, médaille d’or au Xème
Concours International de Moscou (2005) et lauréate
de divers autres concours, Obraztsova se détache
parmi les danseuses du Mariinsky non seulement parce
qu’elle sait allier le mieux du classicisme de la
tradition pétersbourgeoise et une inclinaison
pour le contemporain, mais aussi par son charme
naturel et ses dons raffinés d’actrice. Petite,
figure de poupée, elle est idéale
dans les rôles d’héroïne ingénue
et s’impose autant dans le ballet romantique que
dans le ballet classique. Sa carrière internationale
a commencé en Italie, où, dès
2005, elle s’est produite à l’Opéra
de Rome, invitée par la ballerine italienne
Carla Fracci, aux Arènes de Vérone
et à La Scala de Milan. Plus récemment,
elle a été applaudie au NBA Ballet
de Tokyo et au Royal Ballet de Londres.
Natalia
Ossipova, déjà citée, est
devenue rapidement l’une des danseuses de la jeune
génération de Moscou dont on parle
le plus. Lauréate en 2004 de l’Académie
Chorégraphique de Moscou, petite, à
la chevelure couleur de jais, Ossipova est douée
d’une vitalité extraordinaire et d’un esprit
insouciant d’adolescente, mais elle possède
en même temps le magnétisme et la présence
scénique d’une danseuse accomplie. Son charisme
évoque la vieille tradition moscovite, mais
refaçonnée dans un moule contemporain.
Elle peut exécuter les combinaisons "terre-à-terre"
les plus enchevêtrées avec une désinvolture
et une rapidité de virtuose, elle est douée
d’un saut et d’un ballon à couper le souffle,
et tout cela en communiquant une rare joie de vivre:
elle a déjà été définie
comme "la danseuse la plus brillante et la
plus moscovite de la dernière décennie".
Pluri-lauréate en Russie et à l’étranger,
sa carrière internationale a commencé
l’année dernière avec l’ABT dans Giselle
et dans La Sylphide. Cette année,
elle a débuté avec le Ballet de l’Opéra
de Paris dans Casse-Noisette de Rudolf Noureev
et à La Scala dans Don Quichotte également
de Noureev et s’est produite à nouveau lors
de la saison de printemps avec l’ABT au Met.
Une
autre danseuse bien connue internationalement est
Polina Semionova (26 ans), étoile
du Ballet de l’Opéra de Berlin dès
l’âge de 18 ans et partenaire habituelle de
Malakhov. Elle s’est formée à l’école
du Bolchoï de Moscou (où elle est née)
et a gagné nombre de concours, de la Russie
au Japon. Danseuse aux lignes exquises, elle s’est
produite à Londres, à New York, à
Moscou, à La Scala de Milan, à Paris…
Quant
à messieurs les danseurs, Vladimir Malakhov
et Igor Zelensky ont respectivement 42 et
41 ans et peuvent s’enorgueillir de deux carrières
remarquables. Malakhov a dansé notamment
avec l’ABT, le Ballet de l’Opéra de Vienne
et le Ballet de l’Opéra de Berlin (qu’il
dirige depuis 2002), suivi par une cour de fans
des deux côtés de l’Océan et
même au Japon. Zelensky, le danseur-étoile
le plus célèbre du Mariinsky de ces
deux dernières décennies, est l’un
des rares artistes russes ayant triomphé
au New York City Ballet. Il est actuellement directeur
du Ballet de Novossibirsk.
Nikolaï
Tsiskaridzé (36 ans) du Bolchoï
est en Russie la star masculine du ballet la plus
célèbre. Flamboyant et exotique, doué
d’une assurance souriante, il ne laisse pas indifférent.
Sa carrière internationale reste néanmoins
relativement modeste, en dépit de quelques
apparitions occasionnelles, invité au Ballet
de l’Opéra de Paris, à celui de La
Scala de Milan ou à celui du Nouveau Théâtre
National de Tokyo.
Denis
Matvienko (31 ans) est davantage dans le vent.
Diplômé de l’École Chorégraphique
de Kiev, il a été membre de plusieurs
compagnies russes, dont celles du Bolchoï,
du Mikhaïlovsky et du Mariinsky. Familier des
galas du monde entier, il a été invité,
entre autres, à La Scala, au Nouveau Théâtre
National de Tokyo et au Ballet de l’Opéra
de Paris. Partenaire habituel de Svetlana Zakharova
et de sa femme Anastasia, si Matvienko peut manquer
de netteté, il s’impose sans conteste par
sa virtuosité et son charisme.
Leonid
Sarafanov (28 ans), du Mariinsky et originaire
de Kiev, est doué d’une technique virtuose
et veloutée à la fois; on a pu le
voir, entre autres, à La Scala dans La
Sylphide et dans Don Quichotte, où
il reviendra lors de la prochaine saison.
D’autres
jeunes danseurs russes se produisent dans les galas
du monde entier. Par exemple Daniil Simkin
(23 ans), virtuose brillantissime et déjà
idole de son public, il a étudié avec
sa mère, ukrainienne de l’école de
Kiev, et a remporté l’or, entre autres, à
Jackson et Varna; jadis soliste à l’Opéra
de Vienne, il fait partie maintenant de l’ABT. Le
jeune espoir du Bolchoï Ivan Vassiliev
(21 ans) en est seulement au début de sa
carrière, mais il a déjà conquis
le public du monde entier.
Parmi
les danseurs confirmés, étoiles de
compagnies internationales, il faut citer encore
au moins trois Ukrainiens: Ivan Poutrov (Royal
Ballet de Londres) et le couple Irina Dvorovenko
et Maxim Beloserkovsky de l’American Ballet
Theatre.
Marc
Haegeman
(BALLET2000
n°211 – Juillet/Août 2010)

Effet
Forsythe
Personne
d’autre n’a autant influencé la chorégraphie
des vingt dernières années que l’Américain
William Forsythe, actif dès le début
des années 1970 en Allemagne où il
a maintenant sa "The Forsythe Company".
Ses ballets sont demandés par les compagnies
traditionnelles de ballet comme celles de l’Opéra
de Paris ou de La Scala de Milan, ou plus modernes,
comme celle de l’Opéra de Lyon. Précisémenet
à Lyon et à La Scala on pourra voir
les prochains "programmes Forsythe", comportant
la reprise de pièces considérées
désormais comme des "classiques du contemporain"
S’il
est fatal qu’un grand artiste devienne le parangon
de sa génération, l’admiration poussée
jusqu’au mimétisme risque parfois de paralyser
toute créativité personnelle. C’est
ainsi que dans le monde de la danse, on a vu naître
une pléthore de petits Balanchine au cours
des décennies 50, 60, des petits Béjart
dans les pays ex-Est, tandis qu’un peu plus tard,
une partie du monde de la danse contemporaine prenait
Cunningham comme modèle. Depuis une vingtaine
d’années, c’est William Forsythe, autant
que Pina Bausch, qui compte le plus grand nombre
d’émules.
Précisons
que la méthode de travail de Forsythe autant
que sa personnalité très soucieuse
d’autrui, n’ont rien de dictatorial, bien au contraire,
et il serait sûrement le premier à
se défendre d’une quelconque volonté
d’imposer quoi que ce soit. Du reste, le travail
qu’il mène aujourd’hui avec son groupe restreint,
The Forsythe Company, laisse une grande autonomie
à ses danseurs et n’a plus rien à
voir avec les grands ballets créés
dans les années 80 et 90. Il reste que l’influence
de ceux-ci sur ses contemporains est telle qu’il
a pu, à lui seul, confronter et parfois même
réconcilier les défenseurs du ballet
classique avec les "modernes" et les "contemporains"
les plus réfractaires. Ses ballets figurent
au répertoire du Théâtre Mariinsky
de Saint-Pétersbourg, de l’Opéra de
Paris et du New York City Ballet aussi bien qu’à
celui de compagnies plus contemporaines comme le
Ballet de l’Opéra de Lyon.
Quelles
peuvent donc être les raisons qui ont fait
de cet Américain, âgé aujourd’hui
de 61 ans, vivant et travaillant en Allemagne, la
vedette de tous les grands festivals internationaux
de danse, tous genres confondus?
D’abord,
Forsythe est au confluent de tous les grands courants
de danse actuels. Il domine parfaitement le ballet
et son histoire : The Vertiginous Thrill Of Exactitude
pourrait être un hommage à Marius Petipa
et à George Balanchine, il a médité
la leçon américaine – Trisha Brown
est une de ses chorégraphes préférées
– et, une fois arrivé en Allemagne, il s’est
intéressé aux idées de Rudolf
Laban sur l’espace, idées qu’il développe
et applique dans son propre travail. Plus récemment,
il est attentif aux créations d’artistes
"conceptuels" tels que Christian Rizzo
ou Jérôme Bel, réalisant lui-même
aujourd’hui des projets proches de la performance
et de l’installation. Rien de ce qui se crée
en danse ne semble échapper à sa curiosité
dévorante.
Car
il y aussi son extraordinaire acuité à
l’air du temps, une attention non seulement formelle
(il intègre les notions très contemporaines
de vitesse extrême et de déséquilibre)
mais aussi un intérêt pour les théories
intellectuelles de sa génération,
notamment celles des philosophes français
Michel Foucault et surtout Jacques Derrida. Il aura
cette idée de génie d’appliquer à
la danse la méthode que Derrida a mise en
place pour analyser la littérature et la
philosophie, méthode qui consiste à
débusquer, sous l’apparente rationalité,
sous des arguments lisses et bien construits, tout
ce qui pourrait gêner la cohérence
d’un propos. Ce peut être une idée
réprimée, un sujet occulté,
bref, tout ce qui en général reste
caché. Le "déconstructivisme"
de Derrida est une tentative de déjouer le
faux naturel, ce qui semble aller de soi.
Forsythe,
lui, va "déconstruire" le ballet
classique. Il va en explorer les aspects omis ou
oubliés, en dévoiler les fractures,
travailler avec "les débris, les résidus"
comme il les appelle. Dans In The Middle, Somewhat
Elevated, tout en gardant la forme traditionnelle
du thème et de ses variations, il montre
ce qui, d’ordinaire, est effacé sur la scène
du ballet : un danseur cherche en vain son équilibre
avant d’atteindre finalement le point qui lui permet
de s’élancer.
En
architecture, le déconstructivisme a aussi
ses adeptes et l’un d’eux, Daniel Libeskind, est
proche de Forsythe. Tous deux revendiquent des éléments
comme la fragmentation, la dislocation, l’interruption,
créant des formes qui doivent bousculer la
perception habituelle de l’espace. Si la forme en
zigzag du Musée Juif à Berlin conçu
par Libeskind laisse des vides entre les murs, Forsythe,
lui aussi, va jouer avec la discontinuité,
les intermittences, les ruptures pour mieux perturber
les codes de la représentation. Son ballet
Artifact qu’il crée en 1984, disparaît
par intermittences aux yeux du spectateur lorsque
le rideau de scène s’abaisse brusquement
au milieu du spectacle tandis que les danseurs continuent,
imperturbables, obligeant le public à s’interroger
sur ce qu’il est venu voir.
En
architecture comme en danse, ce processus de subversion
qui veut révéler plutôt que
dissimuler, s’affirme comme une démarche
positive, inventive. Par ses géométries
instables et ses codes déstructurés,
Forsythe a multiplié les combinaisons possibles
du ballet classique bien au-delà du ballet
traditionnel et les a pimentées d’ingrédients
théoriques contemporains. Il était
difficile de rester indifférent à
une telle machine plastico-intellectuelle! Et qu’importe
si aujourd’hui, le chorégraphe s’est engagé
dans d’autres voies, davantage expérimentales
dont le rayonnement reste plus discret.
Sonia
Schoonejans
(BALLET2000
n°212 – Septembre 2010)

Joaquín
et les autres, la danse espagnole superstar
La
danse espagnole de base traditionnelle est en train
de vivre de grands changements. Dans ce monde chorégraphique
varié et complexe, qui a toujours un grand
succès à l’étranger, Joaquín
Cortés et Aída Gómez sont les
deux grandes personnalités actuelles, représentant
respectivement le flamenco moderne sous sa forme
théâtrale et la danse de tradition
la plus raffinée
Alors
que le ballet en Espagne se noie dans des intrigues
de pouvoir et des entraves administratives, la danse
espagnole (qui, outre la tradition de l’"Escuela
Bolera", la danse classique du XIXème
siècle, comprend également le ballet
flamenco et ses déclinaisons les plus contemporaines)
est en train de vivre une sorte de révolution
interne, un moment de changements profonds concernant
sa conception et sa forme.
D’un
côté, la mainmise de José Antonio
Ruiz à la tête du Ballet Nacional de
España (BNE) semble arriver à sa fin,
après plus de six ans (telle a été
la durée de son deuxième mandat à
la direction artistique de la compagnie). Tout le
monde est d’accord sur le fait que le BNE a besoin
d’un renouvellement profond et d’un changement de
direction. De l’autre, le flamenco contemporain
et "métissé" connaît
de plus en plus de succès, demandé
comme il l’est sur la scène internationale.
Les compagnies de format moyen s’imposent mais l’on
remarque l’absence de personnalités de renom,
de nouvelles étoiles qui puissent occuper
l’espace des artistes célèbres qui
atteignent aujourd’hui leur maturité.
Le
Festival de Flamenco de New York aura bientôt
10 ans, exerçant une influence importante
sur la scène espagnole. Cet événement,
qui a débuté comme un festival mineur,
a grandi au cours du temps. Il est soutenu aujourd’hui
par des financements publics du Ministère
de la Culture espagnol et des régions d’Espagne
et il a essaimé à Washington, Chicago
et Miami. Ce festival est devenu ainsi un creuset
pour tous les artistes de la danse espagnole actuelle,
mais ce qui en sera de cette manifestation à
l’avenir demeure un mystère que l’organisation
ne veut pas dévoiler. L’une des personnalités
préférées de ce festival est
María Pagés, dont le prestige aux
États-Unis est désormais consolidé.
Mikhail Baryshnikov l’a invitée récemment
dans son centre chorégraphique à New
York (Baryshnikov Arts Center) et ils ont travaillé
ensemble à divers projets. De surcroît,
Pagés a débuté cette année
dans une pièce controversée avec Sidi
Larbi Cherkaoui.
De
son côté, Israel Galván est
devenu une vraie coqueluche de la scène internationale.
Mais il n’en est pas de même en Espagne: certains
l’adorent et d’autres le considèrent seulement
comme une mode passagère. Après ses
succès à Lyon et à Montpellier,
sa pièce, El final de este estado de cosas,
Redux a été reprise récemment
à Madrid avec des résultats prévisibles.
Polémiste, autoritaire, surréaliste
sui generis, Galván est une rara
avis qui, tout en allant à contre-courant,
trouve parfaitement sa place dans le complexe panorama
actuel: il fait ce qu’il veut et il est très
difficile de regarder ses pièces dans une
perspective critique conventionnelle.
La
cote de l’Escuela Bolera (le ballet espagnol avec
chaussons et castagnettes, le genre espagnol le
plus ancien et le plus proche de la danse académique,
le plus difficile aussi à exécuter
à la perfection) est tout à fait à
la baisse et sa situation est aléatoire.
Pour certains spécialistes, on ne l’enseigne
plus correctement, même pas dans les conservatoires,
ce qui met en danger sa préservation. Mais
Aída Gómez, la personnalité
féminine principale du "ballet de danse
espagnole", a réalisé un projet
ambitieux intitulé Permíteme bailarte,
présenté désormais dans presque
toute l’Espagne. Il s’agit d’une anthologie de styles
et de danses chorégraphiées par elle-même
et par Mariemma, avec un hommage rendu à
Pilar López et Antonio Ruiz Soler (le "Grand
Antonio"), les deux piliers de la danse espagnole.
Il faut reconnaître indiscutablement à
Aída Gómez le mérite d’avoir
été la première au XXIème
siècle à se rappeler cette tradition
importante et ses styles. Elle a su en faire son
objectif principal. Maintenant Aída Gómez
est en tournée avec sa Carmen, la
première créée par une femme
selon les canons de la danse espagnole, ce qui lui
permet d’adopter un point de vue différent.
En s’appuyant, pour cette relecture contemporaine,
sur les thèmes musicaux archi-connus de l’opéra
de Georges Bizet, Aída Gómez a créé
une Carmen d’envergure, dynamique, avec une
conception théâtrale moderne, sans
se conformer aux stéréotypes auxquels
le mythe de la cigarière sévillane
nous a accoutumés.
On
peut dire que Gómez a été le
modèle de référence pour le
programme d’Escuela Bolera actuellement à
l’affiche du BNE. Son intérêt principal
réside dans la reprise de quelques chefs-d’œuvre
d’Antonio Ruiz Soler et d’Ángel Pericet.
Du premier, on propose Eritaña (musique
d’Isaac Albéniz) créé en 1958
et repris par lui-même en 1981 pour le BNE.
Dans ce programme, on peut aussi voir Seis sonatas
para la Reina de España d’Ángel
Pericet sur la musique de Domenico Scarlatti et
plus représenté depuis ses débuts
à Spolète en 1985. En ce qui concerne
la Escuela Bolera, le fait est qu’il s’agit d’un
genre très difficile à danser correctement.
C’est pourquoi la désinvolture du nouveau
flamenco et son côté spectaculaire
ont fini malheureusement par s’imposer.
La
tendance "fusion" a obtenu dans les années
1990 une faveur telle qu’elle l’a emporté
sur le répertoire traditionnel, de manière
analogue à ce qui s’est passé dans
certaines des grandes compagnies de ballet classique,
où l’on a mis de côté tout ce
qui était considéré comme "démodé"
en faveur de créations qui, paradoxalement,
ont tout de suite été oubliées
(parmi ces troupes, rien moins que le Ballet de
l’Opéra de Paris). Cette tendance s’est estompée
par la suite, en trouvant un compromis avec des
formes plus équilibrées. Il est toutefois
clair que le ballet flamenco et toute la danse espagnole
devraient se libérer de ce diktat, dans lequel
on confond le vieux avec l’ancien, ce que l’on doit
renouveler avec ce que l’on doit garder, sans perdre
le caractère d’authenticité.
Mais
la tendance "fusion" va aujourd’hui plus
loin, elle puise dans la richesse et la variété
de la danse espagnole du passé et abandonne
ce minimalisme pernicieux qui a beaucoup nui à
la danse sous toutes ses formes. Rarement la simplification
a donné des résultats esthétiques
de valeur. Et jamais dans le ballet, hormis des
exceptions rarissimes. Le flamenco a eu recours
à trois éléments pour composer
ses spectacles: le taconeo, une scène
dépouillée et des percussions ethniques
ou métissées en style jazz. Peut-être
cette tendance va-t-elle bientôt arriver à
son terme: les chorégraphes d’aujourd’hui
ont compris qu’il n’y a rien de rétrograde
à regarder en arrière et à
chercher dans les tiroirs de la mémoire collective.
C’est ainsi que surgit une tendance "vintage"
(à l’ancienne), comme celle expérimentée
par Ángel Rojas et Carlos Rodríguez,
avec leur Nuevo Ballet Español, ou par Antonio
Najarro, ancien "primero bailarín"
du Ballet Nacional de España et qui est en
train de se faire connaître internationalement
avec sa compagnie. Cette tendance "vintage"
se retrouve dans le style des costumes et dans le
choix de ressusciter certains bailes qui
ne sont plus pratiqués (vivant seulement
dans les films de l’époque ou dans la mémoire
des professeurs). À cette tendance s’ajoute
celle de souci théâtral. Un spectacle
récent qui rassemble un danseur flamenco
de qualité, José Merino, et un danseur
classique bien connu, Jesús Pastor, s’est
révélé une œuvre émouvante:
Encontra2. La danseuse Selene Muñoz
associe à son image gracieuse la préoccupation
d’un renouvellement esthétique et plastique.
Il faut aussi mentionner Jonathan Miró et
David Coria.
Les
grandes personnalités internationales changent
avec le temps, mais Joaquín Cortés
demeure indiscutablement la vraie star. Au-delà
des aspects non strictement professionnels (il ne
faut pas oublier que Cortés est une personnalité
médiatique mondiale, la seule à ce
niveau dans le cadre de la danse espagnole, dont
la popularité comme danseur soit comparable
à celle dont bénéficiait en
son temps Rudolf Noureev, devenu un mythe aujourd’hui),
il a ressuscité avec vigueur la nouvelle
version de sa pièce-fétiche: Calé
(un mot de la langue gitane) dans laquelle il s’entoure
d’un corps de ballet exclusivement féminin
important, de haut niveau et à l’impact visuel
certain. Cette danse vigoureuse d’amazones derrière
un Achille vainqueur a montré encore une
fois l’artiste de Cordoue pour ce qu’il est: le
danseur espagnol le plus international et le meilleur
de sa génération. Extirper le flamenco
de son domaine traditionnel et répétitif
a toujours été son obsession. C’est
pourquoi il s’occupe aujourd’hui d’un projet complexe
pour une compagnie, une école et un centre
chorégraphique à Madrid, qui devrait
changer encore une fois la direction esthétique
de la danse espagnole et son amplification internationale.
Depuis l’époque de Gades, personne n’a exercé
comme lui une telle influence.
Antonio
Gades a été la personnalité-clef
qui l’a précédé et son esprit,
ainsi que son œuvre, continue de vivre grâce
à la compagnie soutenue par la Fundación
Antonio Gades, une institution qui s’est occupée
de l’héritage du grand danseur et chorégraphe,
mort il y a une décennie. La Compañía
Antonio Gades continue de représenter les
cinq œuvres qui peuvent être remontées
et présentées aujourd’hui encore avec
une rigueur stylistique: Bodas de sangre
(la plus diffusée et qui a fait aussi partie
du répertoire de compagnies classiques comme
le Ballet de l’Opéra de Rome, le Ballet de
Nancy et le Ballet Nacional de Cuba), Carmen,
Suite flamenca, El amor brujo et Fuenteovejuna,
sa dernière création. En mai 2011,
la compagnie présentera tous ces titres au
Teatro Real de Madrid, dans une rétrospective
qui aura le parfum d’un hommage posthume. Même
si, en vérité, ces œuvres sont aujourd’hui
plus vivantes que jamais. Si l’on pense à
ces pièces, l’état de crise créatrice
actuelle de la danse espagnole, toujours mystérieuse
et tellurique, apparaît bien évident.
Roger
Salas
(BALLET2000
n°213 – Octobre 2010)

Cygnes
en pellicule
"Black
Swan", présenté au Festival du
Cinéma de Venise, sera dans les salles du
monde entier en mars prochain: Cygne Blanc et Cygne
Noir, deux actrices à la mode "doublées"
par deux danseuses. Si la liste des films de danse
(ou avec de la danse) est assez longue, les films,
comme celui-ci, ayant pour scénario le monde
du ballet, ne sont pas nombreux. Et le plus souvent
il s’agit de navets sentimentaux ou de comédies
à l’américaine, où le milieu
du ballet est vu de manière tellement conventionnelle
qu’il se révèle faussé
Sentiments extrêmes,
dévouement jusqu’à la mort, amours
impossibles – la danse ne permettant pas d’autres
amours – mais surtout le charme d’un univers de
passions surhumaines, voire inhumaines. Les danseurs
appartiennent au ballet comme les martiens à
Mars: un monde à part, tellement "autre"
qu’on le dirait idéal pour la fiction.
Pourtant, s’il y
a un monde peu apte à faire un beau film,
c’est certainement celui du ballet, si on le voit
conventionnellement comme un milieu fascinant et
mystérieux, avec ses pointes, ses tutus,
le travail et la sueur, avec le talent des chorégraphes
et des interprètes pour donner vie à
la danse d’art au théâtre. Un monde
qu’il est difficile de raconter avec authenticité,
d’un point de vue interne – sauf si l’on tourne
des documentaires, généralement élogieux
mais très utiles – sans tomber dans des scénarios
truffés de poncifs et de dialogues tout à
fait banals, qui font appel aux ingrédients
du polar ou du drame sentimental.
Les discussions
sur la banalité des films dont l’intrigue
est centrée sur des faits et des personnes
appartenant au ballet, emplis d’histoires caractéristiques
de cet univers répondant aux exigences romanesques,
sont à nouveau d’actualité en raison
de la sortie imminente dans les cinémas du
Black Swan de Darren Aronofsky, qui a ouvert
le 67ème Festival International d’Art Cinématographique
de Venise.
Après The
Wrestler avec le "maudit" Mickey Rourke,
ce réalisateur s’est consacré au mythe
bicéphale et démoniaque du cygne noir/blanc,
tournant un thriller psychologique situé
dans le milieu du ballet à New York. Natalie
Portman interprète le rôle de Nina,
première danseuse aux prises, dans un combat
à l’arme blanche, avec sa nouvelle et inévitable
rivale, incarnée par Mila Kunis. Les chorégraphies
du film sont de Benjamin Millepied, qui apparaît
aussi comme partenaire des deux protagonistes (Millepied
est français, a étudié à
Bordeaux et à Lyon et est aujourd’hui principal
du New York City Ballet; il est aussi un chorégraphe
demandé à New York ainsi qu’en Europe).
Les doublures dansantes des deux actrices sont Sarah
Lane, née à San Francisco, et Maria
Riccetto, uruguayenne, deux jeunes solistes en vue
de l’American Ballet Theatre. À remarquer
que les deux danseuses ont travaillé pour
ce film avec Georgina Parkinson, maître de
ballet réputé de l’ABT, après
une carrière au Royal Ballet de Londres,
disparue en décembre dernier, pendant le
tournage du film. Dommage que l’on ne fasse pas
mention de ces collaborations professionnelles sur
l’affiche du film, à la faveur de la fiction,
comme si c’étaient Portman et Kunis qui se
lançaient dans les fouettés les plus
endiablés.
Il en est de même
dans les vidéoclips des chanteurs au "top
of the pop": les chorégraphes et les
danseurs n’ont aucune importance; on ne fait référence
qu’à la tête d’affiche, qu’elle ait
ou non une doublure.
Dans la vidéo
de promotion de Black Swan, Vincent Cassel,
dans le rôle du chorégraphe, crie à
la danseuse: "Attaque, séduis";
nous revoilà avec "les larmes et le
sang" des victimes de Terpsichore, avec en
plus ici une complicité lesbienne entre les
deux "cygnesses". Nous sommes revenus,
ni plus ni moins, à une histoire de deux
danseuses, comme au XIXème siècle,
la blanche douce et la noire féroce aux yeux
injectés de sang tel un vampire.
Tout ce répertoire
épouvantable a un précédent
important, l’archétype du genre: Les Chaussons
rouges (1948) de Michael Powell, avec Léonide
Massine, le diable, et Moira Shearer dans le rôle
de la danseuse qui ne peut pas avoir une vie sentimentale
normale, son talent la condamnant à se consacrer
corps et âme uniquement à l’impitoyable
déesse de la danse, comme le lui impose l’imprésario
russe qui l’a engagée. Heureuse et ingénue,
elle met les chaussons fatidiques fabriqués
par le Diable-chorégraphe: ce cadeau fatal
et la danse la mèneront ainsi à la
mort. Une histoire "maudite" encore empreinte
de l’esthétique des Ballets Russes et de
leur "impitoyable" animateur Serge Diaghilev.
D’autres histoires
encore, ayant pour protagonistes des étoiles
de la danse, ont été portées
à l’écran, sans éviter les
lieux communs: ceux qui associent le ballet à
la virtuosité physique dopée, aux
rythmes frénétiques; ceux qui voient
les danseurs comme des créatures étrangères
au quotidien des gens ordinaires, à admirer,
pour en capter les secrets, lors des classes et
des répétitions exténuantes.
Les hommes, à la recherche d’une liberté
personnelle et artistique, défiant tout danger,
les femmes, dévouées au professeur
ou au chorégraphe, luttant pour conserver
leurs faveurs et éventuellement leur amour.
Le Tournant de
la vie (The Turning Point) avec Mikhail
Baryshnikov et Leslie Brown (à l’époque
jeune soliste de l’ABT), tourné en 1977 par
le réalisateur et chorégraphe Herbert
Ross (ancien époux de la danseuse Nora Kaye),
est typique: Shirley MacLaine, danseuse et mère
a été contrainte de renoncer à
sa carrière sur pointes (alors que sa rivale,
Anne Bancroft, a connu la réussite, mais
celle-ci lui envie désormais sa vie tranquille
de mère au foyer). Elle compense son renoncement
grâce au talent de sa fille, séduite
par un danseur russe, le blond Misha évidemment.
La variation de Baryshnikov du pas de deux final
de Don Quichotte est à couper le souffle,
un morceau de bravoure pour le danseur, la caméra
et le montage.
En 1980, Herbert
Ross tourna encore Nijinsky, avec George
de la Peña dans le rôle-titre, Leslie
Brown (jouant son épouse Romola), Carla Fracci
(Tamara Karsavina) et Anton Dolin (le Maestro Cecchetti).
White Nights
de Taylor Hackford de 1985 joue sur le filon politique,
avec le danseur classique russe (toujours Mikhail
Baryshnikov) réfugié aux États-Unis
et le danseur afro-américain communiste ayant
émigré en Russie (Gregory Hines, génie
des claquettes). Un accident d’avion ramène
Misha en Russie, où il tente sa deuxième
fuite aventureuse vers le monde démocratique
occidental (notre revue avait consacré à
ce film, et à Baryshnikov, la couverture
du mois de mars de 1986)
En 1987, ce fut
Dancers, toujours d’Herbert Ross, drame romantique
dans les coulisses d’une compagnie qui prépare
une nouvelle production de Giselle en Italie
(au Teatro Petruzzelli de Bari). La protagoniste
en est Alessandra Ferri, alors que Julie Kent est
la jeune danseuse amoureuse du directeur artistique
de la compagnie (à nouveau Baryshnikov) qui
a déjà eu des liaisons avec d’autres
danseuses – y compris Ferri. Leslie Brown est une
Myrtha cynique, tandis que Lynn Seymour (canadienne,
danseuse célèbre du Royal Ballet de
Londres) interprète le professeur.
Pour trouver à
nouveau des films centrés sur le ballet,
il faudra attendre l’an 2000, avec deux titres.
L’un est britannique et a eu beaucoup de succès:
Billy Elliot, de Stephen Daldry, histoire
délicieuse, "politiquement correcte",
d’un garçonnet dont le père (mineur
de gauche en grève) voudrait qu’il devienne
boxeur, mais qui réussira crânement
à persévérer dans sa vocation.
Dans la scène finale, on le voit interpréter
le protagoniste du Lac des cygnes de Matthew
Bourne. L’autre est américain, Center
Stage de Steven Jacobson, avec l’habituel groupe
de filles, plus ou mois douées, qui s’affrontent
dans la course à la réussite, volontaires
et arrogantes au point de se causer du tort. Dans
la distribution se détachent deux vrais principals
de l’American Ballet Theatre, Julie Kent et Ethan
Stiefel; ce dernier étant la star qui rivalise
avec le chorégraphe dans le domaine de la
créativité et dans celui de la séduction
exercée sur les jeunes filles.
En 2003, ce fut
le tour de The Company, réalisé
par Robert Altman. On s’attendait à quelque
chose de piquant, comme son Prêt à
porter sur le monde de la mode; pourtant, le
film n’est qu’un portrait du Joffrey Ballet de Chicago,
élogieux mais en même temps teinté
d’ironie, avec un personnage central renvoyant au
chorégraphe-directeur Gerald Arpino. On trouve
dans ce film des extraits de 17 ballets, dont Light
Rain, pièce lyrique d’Arpino lui-même,
Tensile Involvement d’Alwin Nikolais, un
extrait de La Vivandière, Blue
Snake du Canadien Robert Desrosiers. La protagoniste
en est Neve Campbell, ancienne danseuse et productrice.
Datant également
de 2003, il y a One Last Dance, de Lisa Niemi,
qui en est aussi l’interprète avec Patrick
Swayze et George de la Peña, les trois danseurs
principaux d’une compagnie. Après la mort
de leur directeur, ils cherchent à remonter
un spectacle.
Récemment
on a distribué un film-documentaire – genre
spécifique, plus sérieux et plausible
– tourné par Frederick Wiseman: La Danse,
Le Ballet de l’Opéra de Paris qui suit
la vie de la compagnie parisienne lors des classes,
des répétitions, des tractations administratives
et des spectacles. La caméra se promène
dans les méandres du Palais Garnier, siège
de la compagnie, et observe les danseurs-étoiles,
surtout Nicolas Le Riche, Marie-Agnès Gillot,
Delphine Moussin et Agnès Letestu, qui répètent
et dansent plusieurs pièces, dont Genus
de Wayne McGregor, Paquita, Casse-Noisette,
Le Songe de Médée d’Angelin Preljocaj,
Roméo et Juliette de Sasha Waltz et
Orphée et Eurydice de Pina Bausch.
Nous nous sommes
limités ici aux films inspirés par
la vie dans le monde du ballet; mais la danse à
l’écran compte de nombreux titres. Sur le
site www.balletconnections.com/balletanddancefilms
on peut retracer l’histoire des relations entre
la danse et le cinéma. Par ailleurs, quoi
de mieux que de capter des corps humains en mouvement:
rythmés, beaux et communicatifs, déjà
structurés par leur nature et leur culture?
Elisa
Guzzo Vaccarino
(BALLET200i
n°214 – Novembre 2010)

Stuttgart:
le "miracle" 50 ans après
Le
Ballet de Stuttgart demeure l’une des plus prestigieuses
compagnies de ballet du monde, forte de la qualité
de ses danseurs et d’un répertoire riche
et éclectique. Porté au succès
international par John Cranko dans les années
soixante, il fête en février son demi-siècle
par un grand festival
Il
y a 50 ans, le Théâtre National du
Wurtemberg, en Allemagne, nommait à la tête
de sa compagnie de ballet un jeune chorégraphe
sud-africain (d’origine anglaise) qui avait fait
ses premières armes au Royal Ballet de Londres:
John Cranko. Il allait faire du Ballet de Stuttgart
en peu de temps une "marque" de renommée
internationale. Trois éléments ont
concouru à réaliser ce phénomène
appelé par la critique "das Stuttgart
Balletwunder", le miracle du ballet à
Stuttgart. Premièrement, le talent chorégraphique
de Cranko, tout particulièrement pour les
ballets narratifs: son Roméo et Juliette
(1962), son Onéguine (1965) et sa
Mégère apprivoisée (1969),
entres autres, sont restés célèbres.
Deuxièmement, la qualité des danseurs
de sa compagnie: notamment celui de l’étoile
charismatique Márcia Haydée. N’oublions
pas, pour finir, le talent du public (comme aimait
à le mentionner Jean Cocteau) qui a su capter
ce qui se passait d’extraordinaire chez lui et qui
a assailli le théâtre.
Quand
Cranko décède prématurément
en 1973, le Ballet de Stuttgart ne meurt pas, car
il est bien lancé sur une voie d’avenir.
Après un bref passage de Glen Tetley, c’est
Márcia Haydée elle-même qui
reprend les rênes de la compagnie. Notons
aussi que, déjà à l’époque
de Cranko, le Ballet de Stuttgart s’occupe de former
de jeunes chorégraphes. La Noverre-Gesellschaft
(la Société Noverre), fondée
dans ce but, verra l’essor de John Neumeier, qui
créera sa célèbre Dame aux
camélias pour Márcia Haydée,
de Jirí Kylián, de William Forythe
et, plus tard, Uwe Scholz, qui sont tous encore
actuellement au répertoire de la compagnie
wurtembourgeoise.
Depuis
l’année 1996, le Ballet de Stuttgart est
dirigé avec succès par Reid Anderson,
un ancien soliste de la troupe de Cranko. Il maintient
vivant l’héritage de ce dernier, invite des
chorégraphes de l’extérieur et a attaché
à sa maison deux jeunes chorégraphes,
Christian Spuck (qui prendra la direction du Ballet
de Zurich en 2012) et Marco Goecke. Les danseurs
sont rompus à tous les styles avec une préférence
pour le plus exigeant: le style académique.
Ainsi Balanchine ne saurait manquer au répertoire.
Grâce
en partie à sa célèbre école,
la compagnie forte de 60 membres (plus 10 stagiaires)
reste d’un excellent niveau et arbore une belle
brochette de solistes. Les premiers danseurs, 7
filles et 8 garçons sont menés par
la star Alicia Amatriain du côté féminin.
La gracile Sue Jin Kang est idéale pour reprendre
les rôles interprétés jadis
par Márcia Haydée. Du côté
masculin, plusieurs danseurs se partagent la vedette
dont Marijn Rademaker, Jason Reilly, Friedemann
Vogel et Alexander Zaitesv. 7 solistes attendent
de monter sur la plus haute marche de la hiérarchie,
10 demi-solistes leur emboîtent le pas. Dans
la compagnie, un jeune prodige, distribué
par les chorégraphes invités récemment,
est promis à un bel avenir: Daniel Camargo.
Le
Ballet de Stuttgart organise un grand festival du
4 au 27 février 2011 pour fêter son
cinquantenaire. Il y a des compagnies invitées,
le Nederlands Dans Theatre II, le Ballet de Hambourg
et le Ballet Royal des Flandres. Les chorégraphes
de la maison sont aussi présents avec Orlando
de Marco Goecke, d’après le roman éponyme
de Virginia Woolf, et Leonce und Lena de
Christian Spuck, d’après la pièce
de Georg Büchner. Une soirée de ballet
propose des œuvres de Maurice Béjart, de
Cranko et de Hans van Manen. Un autre jour, on pourra
voir le ballet que Mauro Bigonzetti a imaginé
d’après le film de Luchino Visconti Rocco
e i suoi fratelli ("Rocco et ses frères").
Une soirée plus intimiste présentera
la reprise de Las Hermanas de Kenneth MacMillan,
d’après Federico García Lorca, et
sept autres chorégraphies dont Song of
my People, que Cranko créa pour
la compagnie Batsheva (Israël) en 1971, et
Ricercare de Glen Tetley. Bien sûr,
il y aura aussi un gala, avec des solistes internationaux,
qui sera présenté deux fois, pour
permettre à plus de spectateurs la possibilité
d’y assister, les 12 et 13 février.
Les
festivités comprennent aussi des conférences,
dont une rencontre internationale des directeurs
de grandes compagnies, des manifestations pour les
jeunes et les enfants, et une grande réception
pour les anciens danseurs et collaborateurs du Ballet
de Stuttgart.
Emmanuèle
Rüegger
(BALLET2000
n°216 – Janvier 2011)

The
Royal Ballet
Brandstrup,
l’Empereur Titus et Bérénice
La
Valse – chor. Frederick Ashton, mus. Maurice
Ravel; Invitus Invitam – chor. Kim Brandstrup,
mus. François Couperin; Winter Dreams
– chor. Kenneth MacMillan, mus. Piotr I. Tchaïkovsky/musique
traditionnelle russe; Theme and Variations
– chor. George Balanchine, mus. Piotr I. Tchaïkovsky
www.roh.org.uk
Londres,
Royal Opera House, Covent Garden
Le
chorégraphe danois Kim Brandstrup, actif
le plus souvent à Londres, aime à
choisir des thèmes complexes empruntés
à la littérature. Sa dernière
pièce (qui ne dure que 16 minutes) pour le
Royal Ballet de Londres ne fait pas exception, s’inspirant
d’une phrase de l’historien romain Suétone
où l’on retrouve les mots choisis pour le
titre, "Invitus Invitam" (devenus célèbres
grâce aussi à la tragédie de
Racine de 1670, Bérénice).
La
composante la plus saisissante du ballet est le
décor de Richard Hudson avec un mur en briques
qui semble évoquer tantôt un château,
tantôt un espace vide; au début il
y a également deux portes, sur la première
est marqué "Titus" et sur l’autre
"Bérénice", avec des taches
blanches qui apparaissent comme magiquement. La
pièce a pour sous-titre "Against his
Will – Against her Will" ("Contre sa volonté
à lui, contre sa volonté à
elle", qui est une traduction possible du titre),
en synthétisant ainsi la réticence
de l’empereur Titus et de sa maîtresse Bérénice
à prendre la fuite. Il s’agit au fond d’un
pas de deux, interrompu par un va-et-vient tourmenté,
avec de nombreux portés, certains vraiment
audacieux. Leur état de frustration est très
bien rendu par l’excellente interprétation
de Leanne Benjamin et Edward Watson, mais il faut
dire que cette nouvelle pièce ne convainc
pas totalement, en dépit d’un choix musical
judicieux.
La
distribution comporte également deux autres
danseurs (Christina Aresti et Bennet Gartside, dans
des costumes noirs) qui font de brèves apparitions;
mais tout est assez énigmatique.
L’étincelante
La Valse de Frederick Ashton, créée
à l’origine pour la compagnie de ballet de
La Scala de Milan en 1958, entra au répertoire
du Royal Ballet l’année suivante. La soirée
s’est ouverte sur cette pièce dans une atmosphère
appropriée, l’aura de mystère nécessaire
envoûtant les valseurs conduits par Lauren
Cuthbertson et par le nouveau principal Nehemiah
Kish. Parfait est le choix des costumes d’André
Levasseur, qui se détachent élégamment
dans le salon de danse.
Winter
Dreams de Kenneth MacMillan, librement inspiré
du drame de Tchékhov Les Trois Sœurs,
ne peut pas être considéré comme
l’un des succès majeurs de ce chorégraphe:
difficile de comprendre donc pourquoi l’on a décidé
de le remettre en scène. Il ne dure que 55
minutes, mais on a l’impression qu’il dure bien
davantage. Lors de la première, le danseur
cubain Carlos Acosta était mal distribué
dans le rôle de Verchinine (qui lui a été
sans doute confié en raison de la présence
dans la salle d’Alicia Alonso, sa "patronne"),
mais Marianela Núñez, Laura Morera,
Edward Watson et tous les autres ont fait de leur
mieux.
Quelle
merveille quand le rideau s’est ouvert sur l’imposant
décor de Peter Farmer pour le magnifique
Theme and Variations de George Balanchine!
Tamara Rojo a fort bien dansé le rôle
principal (créé par Alonso en 1947),
mais les applaudissements les plus retentissants
ont été pour Sergueï Polounine
dans sa variation virtuose époustouflante.
Le jour suivant, Sarah Lamb, rayonnante et techniquement
brillante, et Steven McRae nous ont également
enchantés.
Freda
Pitt
(BALLET2000
n°216 – Janvier 2011)

Birmingham
Royal Ballet
Birmingham
pour trois
Concerto
– chor. Kenneth MacMillan, mus. Dimitri Chostakovich;
Slaughter on Tenth Avenue – chor. George
Balanchine, mus. Richard Rodgers; In the Upper
Room – chor. Twyla Tharp. mus. Philip Glass
www.brb.org.uk
Londres,
Sadler’s Wells Theatre
Le Birmingham Royal
Ballet est revenu au Sadler’s Wells Theatre de Londres
où il a présenté un programme
qui a montré l’éclectisme de ses danseurs.
Kenneth MacMillan
créa son Concerto, sur le 2ème
Concerto pour piano de Dimitri Chostakovitch,
en 1966 pour la compagnie de ballet du Deutsche
Oper de Berlin. Ce fut un succès immédiat:
le ballet entra ensuite au répertoire de
nombreuses compagnies. Le mouvement lyrique lent,
avec au centre un pas de deux, est tout particulièrement
fascinant, mais les autres mouvements sont tout
aussi inspirés; ils exigent rapidité
et précision.
Cela a été
quelque peu bizarre pour moi de voir, lors de la
même journée à Londres, le mythique
Theme and Variations de 1947 de George Balanchine
au Royal Opera House et son désinvolte Slaughter
on Tenth Avenue de 1939 au Sadler’s Wells Theatre.
Il est difficile de reconnaître le même
chorégraphe comme l’auteur des deux pièces.
Slaughter on Tenth Avenue, situé dans
un bar sordide, faisait à l’origine partie
de la comédie musicale On Your Toes
de Richard Rodgers et Lorenz Hart. L’amusante parodie
présente un gangster, un pistolero, une stripteaseuse,
des policiers et, surtout, un danseur de claquettes
qui danse jusqu’à épuisement afin
d’exorciser la mort. Toute l’histoire est assez
compliquée et en rien édifiante, mais
elle demeure quand même fort amusante. Le
Danseur d’Alexander Campbell est attachant et toute
la distribution – y compris Ambra Vallo dans le
rôle de la stripteaseuse et Mathias Dingman
dans celui du gangster – s’est beaucoup amusée,
ainsi que le public.
Les excellents danseurs
de la compagnie se sont produits ensuite dans la
reprise d’In the Upper Room de Twyla Tharp
sur la musique de Philip Glass. Ils ont dansé
avec beaucoup d’enthousiasme cette chorégraphie
diaboliquement difficile de Tharp, exigeant une
grande énergie et une technique excellente.
Les neuf sections comportent des formations de danseurs
différentes, qui se retrouvent tous ensemble
au final (ils sont 16). Il faudrait les mentionner
tous, mais je me contenterai de citer les noms d’Elisha
Willis, Carol-Anne Millar, Ambra Vallo, Robert Parker,
Chi Cao, Joseph Caley, Angela Paul et Gaylene Cummerfield.
Freda
Pitt
(BALLET2000
n°216 – Janvier 2011)

Wheeldon,
le classique d’aujourd’hui
On
suit, depuis ses débuts, la carrière
extraordinaire de Christopher Wheeldon, anglais,
38 ans, chorégraphe discret et élégant,
apparemment "classique" comme personne
d’autre ne l’est aujourd’hui. Il est tellement demandé
dans le monde entier qu’il peut se permettre de
se faire désirer par les grandes troupes
et de quitter la compagnie qu’il a fondée
à New York. Maintenant, dans l’attente d’une
création au Royal Ballet de Londres, il a
inventé une "Belle au bois dormant"
pour le Ballet Royal Danois à Copenhague
À
Londres, on attend avec impatience la création
de Christopher Wheeldon pour le Royal Ballet: Alice
in Wonderland ("Alice au pays des merveilles"),
sa première pièce durant toute une
soirée pour la compagnie anglaise. Il s’agit,
en effet, d’un événement significatif,
car c’est le premier ballet-soirée produit
par la compagnie depuis 16 ans, après le
Prince of the Pagodas de Kenneth MacMillan
de 1989 et Mr Worldly Wise de Twyla Tharp
de 1995 (deux ballets par ailleurs confus, longs
et incohérents).
Dès
ses premières créations, Wheeldon
a été salué comme le chorégraphe
"classique" de nos jours, à savoir
doué d’un talent pour ce genre de chorégraphie
qui récupère et renouvelle la danse
académique. Ses qualités sont indéniables,
et une décennie auprès du New York
City Ballet comme danseur et chorégraphe
a rendu plus évident encore son identification
avec la grande tradition du ballet, en proposant
le renouvellement d’un style qui n’a besoin que
d’une bouffée de fraîcheur et qui procède
(comme il se doit) de l’histoire, noble et ancienne,
de cet art.
De
ses nombreuses premières pièces, Polyphonia
qu’il a créée pour le New York City
Ballet pendant la saison 2000-2001, sur des pages
pour piano de György Ligeti, est une confirmation
authentique et brillante de son talent, notamment
de sa musicalité naturelle et solide, c’est-à-dire
qu’il sait régler des pas et des mouvements
cohérents du point de vue musical.
Toutefois,
il faut dire que sa carrière a été
discontinue: j’ai la sensation qu’il a été
un peu exploité et que, dans certains cas,
son processus créateur a été
forcé. Dès les débuts de son
activité de chorégraphe, les commandes
pour de nouvelles pièces abondaient, ce qui
l’amenait de New York à Moscou, de Hambourg
à San Francisco, de Boston à Londres.
Sans oublier l’aventure à Broadway où
il a signé les danses d’une comédie
musicale, The Sweet Smell of Success, et
l’engagement pour le film Center Stage, où
il a créé également les chorégraphies.
Trop d’attention, peut-être, et même
trop de travail, accueilli avec un grand enthousiasme
mais aussi – et inévitablement – avec quelque
déception de la part du public et de la critique,
ont fait craindre pour son avenir.
Sa
décision, il y a quelques années,
de fonder une compagnie à lui, nommée
"Morphoses", a été courageuse
mais aussi utopique. Wheeldon a créé
des pièces vraiment charmantes pour cette
troupe. Mais Morphoses (qu’il a aujourd’hui quittée),
avec des spectacles dans deux théâtres
(le Sadler’s Wells Theatre de Londres et le City
Center de New York), n’était et n’est pas
une compagnie stable; son choix de faire appel à
d’autres chorégraphes pour former le répertoire
de la troupe n’a pas toujours été
encourageant (et, dans certains cas, tout à
fait inopportun) et certains danseurs ne se sont
pas montrés à la hauteur, même
si des invités tels Wendy Whelan, Leanne
Benjamin, Maria Kowrowski, Edward Watson, resplendissaient
toujours dans les belles pièces que Wheeldon
créait pour eux.
Le
chorégraphe a aussi signé deux versions
des grands classiques du XIXème siècle:
un Lac des cygnes pour le Pennsylvania Ballet
que j’ai trouvé confus et mal adapté
aux limites de cette compagnie américaine,
et récemment une Belle au bois dormant
pour le Ballet Royal Danois (dont nous rend compte
Erik Aschengreen dans ces pages).
Wheeldon
a mené une carrière splendide au fil
de ses 38 ans et doit être considéré
comme le chorégraphe de base classique le
plus renommé de nos jours et connaissant
le plus grand succès de sa génération.
Il possède, comme ses créations continuent
de le démontrer, une sensibilité musicale,
une grande imagination et une fantaisie inépuisable
de thèmes et de moyens chorégraphiques
pour les exprimer. Ses créations, aujourd’hui
comme hier, montrent leur intelligence musicale
– on dirait que ses ballets surgissent directement
de la musique –, et même si l’on assimile
ses pièces au genre "abstrait",
on y retrouve, en vérité, une force
émotionnelle et un sens narratif. Tout ce
qu’il a créé ne peut qu’être
de bon augure pour l’avenir.
Clement
Crisp
(BALLET2000
n°217 – Février 2011)

Hong
Kong Ballet
Casse-Noisette
à Hong Kong
Firecracker
– chor. Yuri Ng, Yuh Egami, mus. Piotr I. Tchaïkovsky
Hong
Kong, Cultural Centre
L’Hong Kong Ballet
est l’une des compagnies asiatiques de ballet classique
les plus importantes et est aujourd’hui dirigée
par la Suédoise Madeleine Onne. Outre les
grands classiques du ballet, la compagnie a à
son répertoire des titres de George Balanchine,
William Forsythe, Rudi van Dantzing, Nils Christe
etc.
Pour fêter
la nouvelle année chinoise, en février
dernier, l’Hong Kong Ballet a repris son Firecracker,
qui emploie la musique de Casse-Noisette de
Piotr I. Tchaïkovsky. La chorégraphie
du ballet, qui a débuté l’année
dernière, est de Yuri Ng, le chorégraphe
classique de Hong Kong le plus connu, et de Yuh
Egami, un danseur de la compagnie.
Firecracker
est une évocation nostalgique et bien ficelée
de Hong Kong en 1967, quand celle qui était
à l’époque une colonie britannique
fut bouleversée par des tumultes liés
à la Révolution Culturelle chinoise.
Le titre Firecracker (à savoir "pétard")
convient doublement étant donné que
les pétards, avec lesquels on fête
habituellement la nouvelle année chinoise,
furent interdits par le gouvernement colonial suite
aux désordres de 1967.
Ng a conçu
un livret nouveau et original qui convient plutôt
bien à la musique de Tchaïkovsky, et
cette année il a voulu apporter quelques
changements marginaux à la chorégraphie.
Le protagoniste de ce ballet n’est plus la jeune
Clara mais son oncle Drosselmeyer qui devient ici
l’oncle Tank, un imprésario de cinéma
de Hong Kong désormais à la retraite.
Clara rend visite à Tank le dernier jour
de l’année et celui-ci commence a lui raconter
les temps forts de sa carrière passée.
Au premier acte,
le Noël chez les Stahlbaum est donc ici une
fête de fin d’année. Et la scène
de la bataille entre les soldats-jouets et les rats
représente ici la lutte entre les policiers
et les rebelles de 1967. Beaucoup mieux réussie
est la scène de la Neige située dans
un hôpital où se trouve l’oncle Tank
suite à un accident. Le corps de ballet des
flocons tout en blanc a été remplacé
par une équipe de six infirmières
en tablier blanc qui s’occupent de Tank. Cette scène
amusante est la meilleure du ballet du point de
vue chorégraphique.
En revanche, la
Valse des Fleurs est devenue un sketch sympathique
sur l’euphorie qui envahit la ville lors de la visite
d’un membre de la famille royale britannique.
Le pas de deux final
est dansé allègrement par deux étoiles
du cinéma pendant le tournage d’un film.
La chorégraphie de la variation de la Fée
Dragée, dansée par le personnage de
l’actrice sur un tempo plus rapide que l’habituel,
a été réglée sur celle
du Casse-Noisette originel de Lev Ivanov.
Les danseurs de
l’Hong Kong Ballet nous ont paru en excellente forme
dans ce Firecracker. Kenji Hidaka a été
un vieil oncle Tank affectueux, alors que le Tank
jeune a été dansé avec brio
par un vrai talent du corps de ballet, Shen Jie.
Liu Yu-Yao fut très glamour dans le rôle
de la star du cinéma et Li Jia-Bo fut son
brillant partenaire. Chen Qing a été
impressionnant dans le rôle de la sinistre
silhouette noire qui représente les temps
passés.
Ce Firecracker
pourrait être, par son sujet typiquement chinois,
un bon choix pour les tournées de la compagnie.
Kevin
Ng
(BALLET2000
n°219 – Avril 2011)

Vienna
Opera Ballet
Vienne
sous l’aile de Legris
Don
Quichotte – chor. Rudolf Noureev (d’après
Marius Petipa-Alexandre Gorsky), mus. Ludwig Minkus
Vienne,
Staatsoper
L’ancien
danseur-étoile de l’Opéra de Paris
Manuel Legris (47 ans) est en train de faire – semble-t-il
– un bon travail avec le Ballet de l’Opéra
de Vienne (rebaptisé Wiener Staatsballett
– Ballet National de Vienne), depuis que, en septembre
2010, il a été nommé directeur
de cette compagnie. Il a remonté lui-même
Don Quichotte dans la version de Rudolf Noureev,
et les danseurs ont fait preuve d’une maîtrise
presque impeccable de la technique classique.
On
ne peut pas dire qu’auparavant la troupe viennoise
manquait d’une certaine qualité technique,
mais il est vrai que Legris veut qu’elle s’impose
à un niveau supérieur.
Tout
d’abord, il a enrichi la liste des titres avec des
entrées au répertoire (George Balanchine,
William Forsythe, Twyla Tharp, jusqu’aux jeunes
Jirí Bubenícek, Paul Lightfoot et
Sol León, entre autres) et avec une création,
Marie Antoinette du chorégraphe Patrick
de Bana (ancien danseur de Maurice Béjart
et de Nacho Duato à Madrid). Et maintenant,
avec la reprise de ce Don Quichotte de Noureev
qui manquait à l’Opéra de Vienne depuis
pas moins de 26 ans (le grand danseur russe le créa
précisément ici en 1966, sur la base
du ballet de Marius Petipa, réélaboré
ensuite par Alexandre Gorsky).
Le
rapport de Noureev avec l’Opéra de Vienne
fut important et ponctué de succès.
Toutefois il ne le dirigea jamais; mais le destin
a voulu tout de même que cette charge échoit
à l’un des ses "disciples".
La
Kitri flamboyante de Maria Yakovleva était
davantage située au niveau de la technique
qu’à celui de l’impétuosité
de son interprétation mais s’affirmait avec
plus d’élan au fur et à mesure qu’on
avançait vers le troisième acte. Il
ne lui manque rien: ni l’extension, ni les tours
(doubles et triples dans les fouettés), ni
le saut, non sans faire preuve de témérité
dans la célèbre diagonale du premier
acte.
Son
Basil, le jeune russe Denys Tcherevytchko, a formé
avec elle un couple harmonieux, aux lignes soignées
(on apprécie la "marque" parisienne
que Legris a su insuffler). Et si, dès le
début, il a montré plus de tempérament
qu’elle, dans les pas de deux l’entente était
quand même évidente. Bien qu’il ne
soit pas très grand (comme d’autres danseurs
virtuoses de l’école russe), il compense
sa petite taille par le ballon, les doubles cabrioles
brillantes, les sauts de basque et les pirouettes
à la seconde.
Olga
Esina, l’autre danseuse principale de la compagnie
(avec Yakovleva), a été une Reine
des Dryades impeccable, sûre dans les sauts
(soutenus) sur pointes, aérienne comme il
le faut dans les sauts de chat, et, surtout élégante,
belle et hautaine. À remarquer, dans la scène
du "Songe", la précision et l’homogénéité
du corps de ballet, fort d’une bonne technique et
de belles lignes (c’est encore une fois, peut-être,
l’influence française, mais alliée
ici au côté émouvant de l’école
russe, à laquelle ont été formés
la plupart des danseurs de cette compagnie). En
outre, on a retrouvé la même qualité
et la même précision dans la section
masculine du corps de ballet de cette troupe nombreuse
(103 danseurs).
Il
faut citer aussi la "Danseuse de rue"
de Ketevan Papava et le toréador Espada d’Eno
Peci. Ainsi que tous ceux qui ont interprété
les nombreux rôles secondaires: ils ont dansé
avec brio et engagement. Une énergie que
le public a bien perçue et qui a fait de
ce Don Quichotte une fête.
Si
Legris continue de travailler à ce rythme,
le Wiener Staatsballett pourra se placer à
un niveau qui lui permettra de rivaliser avec d’autres
compagnies prestigieuses.
Isis
Wirth
(BALLET2000
n°219 – Avril 2011)

Milan,
Teatro alla Scala
La
belle Raymonda qui trompe Petipa
Raymonda
– chor. Sergueï Vikharev d’après Marius
Petipa, mus. Aleksandr Glazounov
Parmi
les rares ballets du XIXème siècle
arrivés jusqu’à nos jours, de manière
plus ou moins authentique, Raymonda est l’un
des moins représentés. Cependant,
il est l’un des mieux conservés du point
de vue chorégraphique (grâce à
la tradition du Kirov-Mariinsky de Saint-Pétersbourg)
et est un vrai chef-d’œuvre, le dernier, et peut-être
le plus pur et parfait, conçu par le génie
de Marius Petipa. Accomplissement de l’art chorégraphique
du siècle qui s’achève (c’était
1898), il se tourne vers le ballet du nouveau siècle,
mais il dépasse l’expérience des Ballets
Russes (dans un certain sens déviante) pour
ouvrir idéalement le chemin à George
Balanchine.
Donc,
La Scala a bien fait d’accueillir l’idée
de son directeur de la danse, Makhar Vaziev, et
de mettre en scène une production de Raymonda
aux intentions de fidelité à l’original..En
effet la chorégraphie a été
confiée à Sergueï Vikharev (âgé
de 50 ans, ex danseur du Ballet Kirov), qui s’est
fait connaître ces dernières années
pour son travail de "reconstructeur" de
ballets de la tradition russe.
Mais
c’est bien là le pont aux ânes. On
ne parle pas de Vikharev, professionnel respectable
de la danse classique, mais d’une certaine idée
de la "philologie" du ballet à
laquelle il semble se borner (en dépit de
l’assistance, comme conseiller historique, de Pavel
Gershenzon, un expert sérieux qui exprime
dans le programme édité par La Scala
des idées intéressantes et non banales
mais qui ont été oubliées –
me semble-t-il – lors de la réalisation du
spectacle).
Le
monde de la musique a affaire depuis quelques décennies
à la philologie, à la redécouverte,
à la re-vision critique et à l’exécution
des opéras anciens, et l’on discute encore
sur les problèmes, théoriques plus
que techniques, d’un tel travail. Imaginez-vous
dans le monde de la danse, pour lequel la question
est à un état primaire, pour ne pas
dire primitif.
Il
semble en effet que l’attitude intellectuelle n’est
pas celle de la "philologie" expérimentée
qui reconstruit critiquement les œuvres du
passé pour en comprendre la vérité
artistique originaire au-delà des apparences
sous lesquelles elles sont arrivées à
nos jours, mais celle naïve de l’antiquaire
qui veut les reproduire "telles qu’elles étaient
à la création" pour les exposer
et en sourire affectueusement.
Un
propos, de toute façon, irréalisable
dans le ballet. Même dans un cas relativement
heureux comme celui de Raymonda, la chorégraphie
de la première représentation est
pratiquement perdue. Vikharev déclare qu’il
s’est appuyé sur les notations chorégraphiques
de Nikolaï Sergueev (danseur du Théâtre
Impérial de Saint-Pétersbourg et régisseur
du ballet depuis 1904), conservées aujourd’hui
dans l’Harvard Theatre Collection (USA). Elles permettent
de reconstruire avec une certaine précision
les pas et la pantomime de plusieurs "numéros"
des rôles principaux et de quelques variations
des autres solistes. Peu de chose, donc; et Vikharev
admet honnêtement que la plupart de la chorégraphie
notée correspond à celle dansée
pendant des décennies au Kirov de Léningrad
dans la re-vision de Konstantine Sergueev de 1948
(il existe un dvd VAI, filmé en 1980 avec
la grande Irina Kolpakova).
Donc,
le travail bon et sérieux qu’il faut reconnaître
à Vikharev pour cette Raymonda à
La Scala concerne l’essentiel chorégraphique,
à savoir les danses, mais ce n’est que l’intégration
de la version Kirov de référence avec
les documents retrouvés.
Au
demeurant, pour l’ensemble du spectacle, pour ladite
"dramaturgie" et surtout pour le sens
de l’œuvre dans l’esprit de son auteur et dans l’histoire
de la danse, l’"objectivité" est
un mirage ingénu. Il fallait choisir, interpréter,
bref faire une opération "critique",
avec la conscience que la Raymonda de la
tradition est le résultat de réélaborations
accumulées pendant un siècle; un siècle
et un lieu (la Russie soviétique) où
les idées artistiques se sont beaucoup éloignées
de celles de l’auteur.
Le
sujet de Raymonda est le plus élémentaire
que l’on connaisse, donc parfait pour une œuvre
de danse. La protagoniste est une noble fille hongroise
dans un Moyen-âge féerique; fiancée
à un chevalier parti pour les croisades,
elle l’attend et rêve de lui; mais dans ce
rêve, évoqué par l’esprit d’une
Dame protectrice, apparaît un Sarrasin fougueux
qui la désire. Il fait son apparition aussi
dans la réalité, mais le chevalier
revient et le bat; noces et fête.
Une
intrigue bien mince, donc, pour une séquence
de danses magistralement construites et souvent
d’une grande poésie chorégraphique:
pas de deux et variations, solos et ensembles classiques
ou de demi-caractère et un grand pas final
qui nous fait comprendre pourquoi George Balanchine
se considérait comme un continuateur de l’œuvre
de Petipa.
Et
on est arrivé à la question centrale.
Marius Petipa, dans son dernier chef-d’œuvre, ne
regarde plus derrière lui, au ballet pantomime
du plein Romantisme, à Perrot et à
Saint-Léon, mais devant lui, vers le futur
d’une danse libérée par les obstacles
de la narration, des personnages, de l’"expression"
et du naturalisme théâtral.
Dans
cela il était incompris (ce qui était
inévitable à l’époque) et critiqué
par ses contemporains; on l’obligea presque à
renier ses idées, à des déclarations
de fidélité à l’ancienne coutume
et il dut ajouter des scènes pour satisfaire
un ancien danseur aimé du public (Pavel Gerdt,
dans le rôle d’Abderahman, le Sarrasin). "Il
manque la chose principale, le contenu dramatique"
décréta le peintre Alexandre Benois,
sans vouloir comprendre que la chose principale
dans un ballet est la danse (un concept qui était
encore loin d’être entendu et qui n’est pas
encore très clair de nos jours).
André
Levinson, peut-être le premier grand critique
de danse du XXème siècle, écrivit
des années plus tard que le public aristocratique
et bourgeois des Théâtres Impériaux
russes regardait un adage de génie comme
une vache regarde un train passer (et on pourrait
dire précisément la même chose
des journalistes de danse, surtout français
et italiens, de nos jours).
L’époque
soviétique poursuivit dans cette critique
et dans l’adaptation de Raymonda au sens
réaliste et ce ballet, où Petipa voyait
la libération de la danse comme un art autonome,
fut graduellement reconduit dans le sillon des critères
"dramaturgiques" du théâtre.
La version de Youri Grigorovitch en est un bon exemple,
mais aussi le grand danseur Noureev, dans sa Raymonda
pour l’Opéra de Paris, s’est montré
une victime de ce préjugé.
Or,
il me semble que le comble de cette Raymonda
à La Scala est que, au lieu de retrouver
et révéler le génie et la nouveauté
de Petipa, ses "reconstructeurs" se sont
emparés des critiques du passé et
ont reculé l’œuvre vers le ballet romantique
duquel elle sortait consciemment.
Et
revoilà alors les pantomimes minutieuses
(aujourd’hui de moins en moins acceptables à
notre goût), et le Sarrasin surexcité,
et la Dame Blanche qui explique tout, et les soldats,
et les duels, et la volonté de donner à
Raymonda une "vérité" scénique
qui lui est étrangère, étant
donné qu’il s’agit d’un rôle chorégraphique
et non d’un "personnage"; un rôle
parmi les plus longs, complexes et engageants de
toute l’histoire du ballet.
Heureusement,
comme on le disait, la danse est préservée
et demeure toujours la substance de ce ballet; substance
sur laquelle le spectateur devrait se concentrer
sans se laisser distraire par la narration puérile
et les décors et les costumes ridicules,
qui n’évoquent pas vraiment le théâtre
de la fin du XIXème siècle mais plutôt
un pavillon médiéval de Disneyland.
Les auteurs nous informent qu’ils ont été
réalisés exactement sur la base des
dessins et des maquettes originaux de 1898, sans
penser toutefois (mais est-ce possible?) qu’à
l’époque ces couleurs et ces formes, sur
une scène et avec des éclairages d’il
y a un siècle, produisaient un effet fort
différent que celui que nous percevons aujourd’hui
dans d’autres conditions et habitudes visuelles.
De surcroît, ces costumes – dessinés
par un noble peintre dilettante, directeur des Théâtre
Impérieux – furent jugés de mauvais
goût déjà à l’époque;
les avoir infligés à nouveau, après
plus d’un siècle, au pauvre Petipa et à
sa précieuse Raymonda, est une autre
absurdité de la "philologie" a-critique
dont on parlait.
Il
nous reste à parler de l’exécution
lors de la "première" milanaise.
Olessia Novikova (invitée du Théâtre
Mariinsky) a le sens naturel du style appris dans
la "maison" qui fut celle de Petipa, est
élégante et gracieuse, mais ne possède
certes pas la grande musicalité et la luminosité
de danse de la Ballerine (avec un grand B) que le
rôle nécessite. Friedemann Vogel (du
Ballet de Stuttgart) est le chevalier parfait des
contes de fées mais est vraiment un excellent
danseur classique et partenaire, à en juger
d’après le peu d’espace que le rôle
lui donne.
Quant
à la compagnie, tout spectateur expert sait
depuis maintes années si elle est ou n’est
pas en mesure de danser un grand classique du ballet
au niveau que le grand nom Scala l’exige. Mais on
reparlera des danseurs de la maison lors des prochaines
et souhaitables reprises de Raymonda, un
titre dont l’entrée au répertoire
de La Scala est à accueillir très
favorablement.
Alfio
Agostini
(BALLET2000
n°224 Novembre 2011)

Merce
Cunningham Dance Company
Cunningham
dernier acte
La
Merce Cunningham Dance Company s’est produite
pour la dernière fois, lors d’un grand
"Event" à New York en décembre
dernier. Et l’œuvre d’un génie de la danse
moderne et contemporaine risque de disparaître,
par disposition testamentaire de son auteur qui
considérait chacune de ses pièces
comme un acte de création unique. Mais
le "Cunningham Trust" ne veut pas mourir
et les droits de quelques pièces du "répertoire"
seront donnés à d’autres compagnies
Quand
je demandai à Merce Cunningham s’il voulait
que ses pièces soient encore représentées
dans cent ans, il se mit à rire et me dit:
"Non, parce que dans l’avenir on dansera
d’une façon complètement différente".
Et ainsi la Merce Cunningham Dance Company a-t-elle
cessé ses activités fin décembre
après six spectacles au cours de trois
jours à New York. Mais cela n’écrit
pas le mot fin, comme l’a précisé
le Merce Cunningham Trust – une organisation qui
s’est formée en 2003 –, en annonçant
ses projets pour l’avenir.
De
toute manière, cette dernière apparition
de la compagnie, tout comme celle de la précédente
saison à la Brooklyn Academy of Music (qui
comprenait aussi la reprise d’une pièce
rare, Roaratorio) et le "Merce Fair",
qui a retracé la carrière de Cunningham
de manière un peu académique, cet
été au Lincoln Center Festival,
ont tous été un même et différent
hommage de New York à l’un des ses plus
grands artistes.
Toutefois,
aucun de ces hommages n’a été aussi
émouvant que le premier: un spectacle en
mémoire de Cunningham, passionné
et vibrant, au cours duquel les jeunes danseurs
de la compagnie et les anciens ex danseurs se
sont produits ensemble peu de temps après
la mort du chorégraphe, survenue à
l’âge de 90 ans, le 26 juillet 2009. Ces
premiers spectacles et les derniers en décembre
(entrecoupés par une tournée internationale
de deux ans) ont eu lieu dans un grand espace,
une sorte de galerie, une ancienne salle pour
l’entraînement des officiers dans la Park
Avenue Armory, bâtiment militaire du XIXe
siècle servant le plus souvent aujourd’hui
pour des expositions ou des spectacles à
grande échelle.
En
2009 ainsi qu’en décembre dernier les spectacles
ont été conçus comme un Event,
comme Cunningham appelait l’assemblage d’extraits
de ses pièces (combinés parfois
avec des segments nouveaux de chorégraphie)
présentés dans des contextes autres
que ceux habituels.
À
l’Armory, ce collage de pièces a donné
lieu a un "événement"
(justement, Event) en grand. En 2009, les
danseurs se sont produits à l’intérieur
d’un espace multiple délimité au
sol et le public se déplaçait aisément
d’un espace à l’autre, en suivant parfois
les danseurs eux-mêmes. En dépit
de la mort de Cunningham qui était récente
à cette époque, le ton était
joyeux; on aurait dit en effet une célébration
de la vie. À l’intérieur de ces
trois cercles aménagés pour cette
exhibition, l’Event a synthétisé
l’essence de l’œuvre de Cunningham: un mélange
de conceptualité et d’insouciance, de discipline
et d’anarchie.
Robert
Swinston, le vétéran de la compagnie
et maintenant "Director of Choreography"
du Merce Cunningham Trust, a su insérer
magnifiquement les divers segments de la chorégraphie
dans l’espace de l’Armory, pour les deux Events.
Mais
en décembre, le ton était sobre
et formel. Les danseurs ne se sont pas produits
au sol mais sur trois plateformes surélevées.
L’impact visuel était remarquable, même
si deux des trois scènes étaient
distantes de la vue du spectateur. Dans une partie
de la salle, on avait accroché des flopées
de petites boules blanches du plasticien Daniel
Arsham. D’autres spectateurs ont assisté
debout pendant presque une heure depuis les galeries
en hauteur qui permettent de voir les trois scènes
en même temps, mais la plupart du public
était assis près d’une plateforme
d’où l’on pouvait difficilement voir les
trois à la fois. Il n’a donc pas été
simple de saisir le rapport chorégraphique
entre les trois niveaux du spectacle, même
s’il était évident que les danseurs
passaient d’une scène à l’autre
et que les groupes sur l’une contrastaient avec
les solos de l’autre.
Swinston
a ainsi créé un exercice typiquement
cunninghamien de perception et de simultanéité,
magnifiquement mis en valeur par les joueurs de
trombone et trompette placés en haut tout
autour de la salle; en bas, sur un côté,
des instruments électroniques et conventionnels
jouaient les partitions des compositeurs qui travaillèrent
longtemps avec Cunningham: Takehisa Kosugi, David
Behrman, John King et Christian Wolff.
Mais
à la différence de celui de 2009,
ce dernier Event nous a paru moins original
et moins audacieux et plus attentif à reproduire
une certaine "formule". Plusieurs concepts
que l’on associe à l’œuvre de Cunningham
ont été illustrés: son inclination
pour ce qui n’est pas linéaire, sa recherche
du multiple et de la ductilité, la composante
a-logique et surprenante (due souvent à
des processus aléatoires). Appelés
par le grand battage publicitaire qui a annoncé
la dernière apparition de la compagnie,
les spectateurs qui ne connaissaient pas Cunningham
sont restés ébahis, tout comme le
public d’il y a cinquante ans.
Même
s’il n’a pas voulu que sa compagnie continue d’exister,
Cunningham ne s’est toutefois pas opposé
à ce que ses pièces soient dansées
par d’autres compagnies et par des élèves
qui ne se soient pas formés dans son école.
L’école de Cunningham sera fermée
mais le Trust continuera d’organiser des classes
de technique Cunningham et des ateliers. Il enverra
les danseurs de Cunningham remonter ses pièces
dans les départements de danse des universités
américaines et dans d’autres compagnies.
Et beaucoup sont déjà intéressés.
Benjamin Millepied a déjà demandé
une pièce de Cunningham pour sa future
compagnie à Los Angeles. Mais quel en sera
le résultat sur scène?
Cunningham
a été imité par les jeunes
chorégraphes pendant des années
(surtout en France). Mais maintenant ce n’est
plus le cas et personne ne tire plus au sort pour
décider vers quelle direction bouger.
Mais
au-delà de sa méthode, Cunningham
nous a appris à regarder la danse d’une
manière nouvelle. Vers la fin, il a travaillé
dans un splendide isolement, fidèle à
lui-même. On peut préserver son répertoire
mais pas l’unicité de sa créativité.
Anna
Kisselgoff
(BALLET2000
n°227 Février 2012)

Souvenir
d’Irène Lidova
Si
pour une fois j’afflige mes lecteurs par ces lignes
en première personne, c’est parce que je
suis sûr que l’affection et la tristesse qui
les inspirent seront quelque peu partagées
par ceux qui ont connu, au moins dans ses "rencontres"
immanquables dans Ballet 2000, la personne
extraordinaire qu’il me faut dorénavant évoquer.
Irène
Lidova, critique et animatrice de danse, personnalité
de référence pour tout un milieu et
diverses générations, fut une collaboratrice
spécialement fidèle et attachée
à notre revue, et pour moi une amie et une
référence absolue de toute mon activité
jusqu’à présent dans le domaine de
la danse.
Irina
Kaminskaïa – Lidova après son mariage
avec Serge Lido (nom francisé du russe Sergueï
Lidoff) – était née à Moscou
en 1907. Elle avait 95 ans (au moment de sa mort,
en 2002), donc, et sa perte devrait avoir pour nous
la sérénité d’un accomplissement
naturel et d’une nature même très généreuse
qui, plus que lui avoir octroyé une longue
vie, lui a conservé et je voudrais dire accru
jusqu’à la fin une intelligence de la vie
et un amour tellement intense pour la vie (en cela
peut-être, cette nature a été
cruelle) qu’il est difficile de le croire pour qui
ne l’a pas connue de près.
Il
faudrait un espace tout autre que cette page, mais
je dirai brièvement ce que j’ai su d’elle
durant ces vingt-sept ans où je l’ai fréquentée,
en personne à Paris ou en déplacement
pour le monde du ballet, ou encore par la parole
sur le fil quotidien du téléphone.
Petite
fille, au moment de la révolution bolchévique,
elle avait émigré quittant Saint-Pétersbourg
pour Paris, quittant une Russie dévastée
à travers un lac gelé de la Finlande,
cachée dans un traîneau. Dans la capitale
française où les attendaient des parents,
sa famille s’installa dans un petit appartement
tranquille, rue Chernoviz, où Irène
a toujours habité, ensuite avec son mari
et enfin seule.
Comme
beaucoup de filles d’émigrés russes,
elle prit des cours de danse classique dans les
petits studios parisiens où enseignaient,
pour survivre, quelques ex-ballerines impériales,
parmi lesquelles la grande Olga Préobrajenska.
Ce n’était qu’une élève amateur
mais la passion pour la danse ne la quitta plus.
Après des études d’art et de lettres,
elle entra dans le journalisme en tant que rédactrice
d’une revue d’actualité Vu. Là,
elle réussit à enfiler ses premiers
articles de danse, commençant ainsi à
connaître les artistes. Serge Lifar, qui régnait
sur le ballet à l’Opéra de Paris,
en premier fut son idole ("j’ai été
fan de beaucoup mais adoratrice d’un seul, Lifar",
me dit-elle une fois) et ce fut ce premier battement
symptômatique de ballettomanie qui est l’amour,
dévoué et passionné, pour les
danseurs (amour que non seulement elle reconnaissait
mais qu’elle cultivait avec un certain mélange
de lucidité et d’abandon). Elle fit la connaissance
d’un compatriote étudiant en économie,
ils se marièrent, elle lui transmis sa passion
et le transforma en l’un des plus célèbres
photographes de danse du siècle. Les vingt-cinq
albums de photos, un par an, de Serge Lido avec
les commentaires (et surtout les choix) d’Irène
Lidova sont un témoignage extraordinaire
de toute une époque du ballet.
Il
y eut des années difficiles – la guerre,
l’Occupation, l’immédiat après-guerre
– mais elles furent vitales et créatives.
Un jour, à l’Ecole de l’Opéra de Paris,
Irène choisit pour l’objectif de Serge Lido
trois jeunes: Roland Petit, Jean Babilée
et Jean Guélis. Sa qualité primaire
était un œil infaillible; au théâtre,
même les dernières années, souffrante
et avec la vue diminuée, elle notait immédiatement,
au milieu de tout un corps de ballet, peut-être
au dernier rang, un jeune talent; et l’enthousiasme
de sa découverte illuminait la soirée.
Elle
choisit pour Roland Petit une danseuse et chorégraphe
enfant prodige, Janine Charrat, elle les emmena
chez son ami Jean Cocteau, ils s’inventèrent
une troupe de trois sous avec Jean Babilée,
Ethery Pagava, puis René (Zizi) Jeanmaire
et d’autres protégés d’Irène,
et c’est ainsi que naquirent les premiers chefs-d’œuvre
du ballet français du XXe siècle.
Par la suite, elle collabora, entre autres, avec
la fameuse et aventureuse compagnie du Marquis de
Cuevas.
Elle
était fidèle dans ses amours artistiques
mais très tranchante dans ses jugements.
Un jour, de nombreuses années après
ces débuts pauvres et heureux, elle dit à
Roland Petit à la fin d’un de ses spectacles:
"Alors, Roland, quand est-ce que vous allez
nous faire un vrai ballet?" Maintenant, je
comprends ce qu’elle voulait dire; lui peut-être
ne voulut pas le comprendre, il se vexa et ne lui
parla plus jamais. Les artistes sont comme ça,
tout le bien est un dû, un mot qui n’a pas
plu devient une trahison irréparable. Irène
le savait mieux que personne; elle continua à
l’aimer et à dire et à écrire
que Roland Petit était le plus grand talent
qu’elle ait jamais rencontré.
Il
y avait aussi, dans le milieu, des amis sûrs
et, dans l’appartement de la rue Chernoviz, défilait
régulièrement tout le monde de la
danse, tandis que le téléphone était
le remède quand son salon restait désert.
Nina Vyroubova, Yvette Chauviré, Janine Charrat,
Joseph Lazzini, Mario Porcile (directeur du Festival
de Nervi, lieu enchanteur pour Lidova, où
nous avons passé des étés mémorables),
Paul Szilard, Lilavati et Bengt Häger, John
Taras, Carla Fracci et Beppe Menegatti, le critique
John Percival, le réalisateur Dominique Delouche
étaient parmi les plus assidus, jusqu’aux
derniers jours. Rudolf Noureev, lui aussi, au cours
de ses premiers temps à Paris, était
un invité régulier des dîners
russes d’Irène; mais il l’oublia bien vite.
Elle avait une passion toute spéciale pour
le ballet russe et donc pour les artistes russes;
c’était peut-être une façon
de retrouver ses racines, au moins dans l’art qu’elle
aimait, de se sentir russe, de parler sa langue.
Elle était fière d’être un peu
leur ambassadeur en Occident, surtout les années
où les contacts étaient rares et difficiles.
Elle devint l’amie de certains: de Maïa Plissetskaïa,
des adorés Katia et Valodia (Maximova et
Vassiliev), puis des plus jeunes Vladimir Derevianko
et Vladimir Malakhov, une de ses découvertes.
Parmi
ses amis les plus proches, elle s’était créé
sa famille d’élection, surtout après
la mort inattendue de son mari, en 1984, qui l’affecta
terriblement. Il y avait avant tout Milorad Miskovitch,
un autre de ses protégés des temps
heureux, danseur admiré et ami de toujours,
une sorte de fils, qui a reçu dans ce rôle
les amis pour le service funèbre du 31 mai,
dans l’église russe de la rue Daru. L’autre
"fils", acquis un peu plus récemment,
c’était moi. Et, de la dernière génération,
Toni Candeloro, qui habitait dans la même
maison lorsqu’il travaillait à Paris, formant
avec elle, à toutes les sorties, un couple
original; c’est bien connu, avec ses enfants on
peut s’énerver, mais avec ses petits-enfants
la complicité est inconditionnelle.
J’oubliais
presque de parler, tant elle était connue,
de son intelligence hors du commun; une intelligence
non conventionnelle, cultivée mais intuitive,
qui allait immédiatement au nœud des choses
de l’art et de la vie, solidement soutenue par une
mémoire formidable. A 90 ans, elle se souvenait
de la distribution complète d’un spectacle
vu un demi-siècle plus tôt, ou elle
racontait en quelques traits précis la carrière
et la personnalité d’un artiste qui était
tombé dans l’oubli général.
Cependant, sa mémoire n’était pas
la mémoire obsessionnelle des personnes âgées,
fixée sur le passé; elle se rappelait
une journée vécue il y avait des lustres
avec la même précision que celle de
la veille; elle s’intéressait au présent
et se montrait curieuse du lendemain. Découvrir
un jeune chorégraphe ou un danseur de talent
était pour elle plus important que d’avoir
fréquenté Lifar ou Robbins, ou d’avoir
vu maintes fois danser Alicia Markova. Et cependant,
elle n’avait pas, comme certains vieillards, la
manie pathétique de vouloir sembler à
la mode; les dernières années surtout,
elle était vraiment au dessus de la mêlée,
sûre dans sa sapience ancienne et très
attentive au présent. Classique, moderne,
contemporain lui semblaient des mots vides de sens.
Elle aimait Giselle mais elle avait poussé
et défendu le jeune Merce Cunningham en France
quand personne encore ne le remarquait.
Je
me rends compte que je suis en train d’écrire
l’une de ses "rencontres", spécialité
qu’elle avait consacrée à notre revue
pendant tant d’années! Peut-être pour
en avoir tellement lu, traduit, corrigé,
discuté, un est sorti maintenant de ma plume,
le dernier. Je suis certain que vous manquera, cher
lecteur ou lectrice, cette page vers la fin de la
revue, avec ce vieux visage à lunettes, souriant
("c’est votre journaliste américaine",
plaisantait-elle), avec son texte concis, tout en
phrases courtes et incisives, qui encadrait une
belle photo de Serge Lido. Et je n’arrive pas à
croire que je ne pourrais plus décrocher
le téléphone, tous les soirs, pour
commenter nos pauvres choses de la danse ou pour
lui demander un détail que dorénavant
je chercherai en vain dans les livres. Une lumière
s’est éteinte et c’est un vide de plus dans
le monde de la danse, et dans le monde.
Alfio
Agostini
BALLET2000
n. 67 – Juillet 2002
